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14 mai 2006 7 14 /05 /mai /2006 20:34

READAPTATION

j’ai fait un stage proposé par l’ANPE aux personnes en difficultés titulaires du baccalauréat,
j’ai passé et réussi un examen de sélection
j’étais associée à des femmes présentant des difficultés de tous ordres, médicales, sociales...
on apprenait les techniques de base pour postuler ensuite à tous les emplois de bureau : la rédaction de courier, le classement, le standard, la communication professionnelle, le droit, l’économie... pendant un an
c’était pour moi l’occasion de retrouver un rythme de vie régulier et de m’intégrer à un groupe de personnes peu exigeantes
c’était une étape particulièrement utile
je ne voulais pas travailler dans ce milieu là, je préférais tenter de retrouver quelque chose dans un domaine scientifique
j’arrivais à suivre les cours, sauf les plus théoriques, tels que la comptabilité ou l’économie
mais j’étais très bonne dans les domaines les plus pratiques et je tapais très vite à la machine, plus vite que tous les autres

j’ai passé des concours dans la fonction publique en visant des postes dans le domaine de la biochimie du fait que j’avais conservé quelques restes de connaissance de ma première année de médecine
j’ai trouvé une place dans un laboratoire public
c’était un poste d’agent chargé de petites taches techniques et de l’entretien du matériel,
un poste sans responsabilité et peu prestigieux

j’avais fait un effort psychique important quant à l’image que j’avais de moi même pour accepter enfin d’entrer dans le monde ordinaire par la petite porte, la porte des sans diplomes et des exécutants
j’avais enfin admis qu’il me fallait faire un trait de plume définitif sur mon enfance, mon éducation, mon ambition professionnelle et toutes mes aspirations
j’acceptais l’idée de repartir à zéro, comme l’amnésique, comme l’exilé, comme celui qui ne sait plus rien
j’acceptais de vivre d’une manière triviale et ordinaire, de dépenser mon énergie à la commission de gestes simples et de faible importances, j’acceptais l’idée de renoncer aux rêves et aux questions de morales

nous étions quatre ou cinq du même âge et nous formions comme un clan
j’étais bien acceptée même si parfois, on se moquait de moi, de mes silences, de mes maladresses et de mes répétitions
j’imitais les autres
ma très grande capacité d’imitation, à certains égards pathologique, m’a bien aidée
ils étaient moins intelligents que moi mais beaucoup plus adroits et je pouvais apprendre beaucoup à leurs côtés

j’ai recommencé à parler en apprenant par coeur certaines phrases banales qui servent dans toutes les conversations et en m’aidant de mes mains pour me donner de l’assurance et du rythme
je m’obligais à participer aux conversations et à poser des questions quand je ne comprenais pas
j’ai réappris à entendre ma voix en chantant
je suis allée dans des restaurants pour participer à des dîners auxquels on m’a invitée
j’étais submergée par les voix et les mouvements et j’avais l’impression d’être ivre, d’être dépassée par le rythme des choses et des paroles, je ne comprenais ni les plaisanteries ni certains discours relatifs à la sexualité ou à la politique du fait que j’avais encore une vision naïve ou grossière des rapports humains, qu’il s’agisse des rapports entre les hommes et les femmes ou des rapports entre les classes sociales

j’ai fini par retrouver la capacité de me déplacer et d’agir sans effort et même avec plaisir,
cela s’est passé assez soudainement
j’avais 28 ans
j’ai compris alors que je ne manquais ni de force ni de volonté, mais que j’avais un problème de perception de mon environnement
j’ai compris que les actions et les déplacements étaient faciles à négocier quand on ressentait l’environnement comme étant harmonieux et pacifique
j’ai compris que jusqu’à présent j’avais toujours vécu avec des perceptions fausses qui m’avaient épuisée
j’ai compris que j’avais toujours vécu dans une sorte de maladresse inouie qui rendait chaque action périlleuse
j’ai commencé pour la première fois à envisager le vrai sens et la vérité de ma maladie

j’ai pris de l’assurance
petit à petit j’ai créé des habitudes et j’ai pu apprendre à dominer l’espace urbain, la fréquentation de quelques magasins, les relations humamines avec mes collègues et mes supérieurs
j’ai pu me permettre d’évoluer dans mon travail
j’ai cherché à avoir quelques loisirs, j’ai commencé à visiter des musées, à Paris, je continuais d’aimer les images et les couleurs, le cinéma me fatiguait trop
je ne pouvais toujours pas avoir de vie amicale ou affective du fait que j’avais avec les autres des relations abruptes
et que je ne sentais pour eux aucune affection, simplement parfois un peu de curiosité
deplus j’avais tendance à être victime de certains abus et à me mettre au service des gens
je me demandais toujours ce que je devais à l’autre
j’avais peur qu’on me reproche quelque chose
je voulais être altruiste
je ne parvenais pas à établir des relations spontanées

j’ai arrêté de prendre des médicaments
j’ai un peu régressé mais j’ai eu besoin de moins d’heures de sommeil
les médicaments m’endormaient et me posaient des problèmes de concentration qui pouvaient mener à un accident du travail

j’avais 30 ans
j’ai accepté quelques responsabilités professionnelles
je me sentais peu apte à les assumer
j’étais trop raisonnable et trop respectueuse des règlements
j’étais victime de l’abus de certains qui me faisaient faire leur travail à leur place et je ne savais comment acquérir de l’autorité
j’étais dépourvu du minimum de charisme nécessaire aux personnes chargées de responsabilités

j’avais tendance à tout considérer sous l’angle du devoir
je me demandais ce que je devais faire pour progresser
je me protégeais,
je me demandais sans cesse ce que j’avais le droit de faire et ce qui m’était interdit
j’étais obsédée par l’idée que je risquais certainement de retourner dans un hopital et d’y être hospitalisée à vie
j’avais pris conscience de la gravité de mes troubles depuis que je les avais vu disparaître et que j’avais réussi à me réadapter et j’avais peur de moi même

j’ai rencontré un homme affectueux dont je suis devenue amoureuse
je ne connaissais pas ce sentiment
j’ignore pourquoi mais cette relation m’a destabilisée gravement
j’étais très soumise à lui et je retrouvais avec lui des sensations que j’avais complètement oubliées comme par exemple le plaisir du contact physique et de l’intimité,
en peu de temps, je sentais se réveiller en moi une foule de sentiments et d’impressions comme si tout à coup j’étais devenu quelqu’un de beaucoup plus vivant

j’ai fait une rechute
je me suis laissée entraîner un jour de fatigue par des impressions délirantes se manifestant par un ordre supérieur, comme un ordre venu à la fois de très haut et de très loin
je pensais être en danger
j’ai quitté mon domicile et je me suis perdue
j’ai cessé de m’alimenter jusqu’à l’épuisement
en quelques jours j’avais considérablement régressé mais je me sentais bien
quand je suis retournée voir un psychiatre, j’avais perdu certains de mes acquis, et une partie de ma mémoire

il m’a fallu un an et demi pour retrouver le niveau de développement que j’avais atteint avant la rechute

j’ai accepté de faire une petite psychothérapie d’inspiration analytique
il s’agissait pour moi d’apprendre à connaître mes troubles et de connaître enfin ma maladie
d’identifier certains modèles relationnels récurrents venus de l’enfance sur lesquels j’avais trop tendance à m’appuyer et dans lesquels je m’enfermais
il s’agissait aussi de briser les blocages et les habitudes que j’avais peut être moi même créés et qui me conduisaient à l’échec
en particulier, j’avais tendance à me laisser dominer par des personnes abusives, et j’avais tendance à m’interdire toutes sortes de chose par peur d’être fatiguée ou de connaître un échec, un incident quelconque ou de commettre en public une maladresse spectaculaire
les séances duraient 3/4 dheure, une fois par semaine, pendant un mois et demi
cela m’a permis de remettre en question certaines manières que j’avais de me considérer moi même
le psychiatre me traitait comme une personne non psychotique
il était très aimable mais assez sévère
le seul fait de sa sévérité était fondamental, pour moi qui depuis si longtemps bénéficiait de la part de tous d’une sorte d’indulgence un peu méprisante
je n’aurais pas pu faire cette thérapie plus longtemps
je pense en avoir bien profité
les séances m’épuisaient

(suite)

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Published by Cépaduluxe - dans cepaduluxe
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