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14 mai 2006 7 14 /05 /mai /2006 20:36

STAGNATION


j’avais 20 ans et j’ai pris un appartement
j’avais économisé mes premiers salaires gagnés quand j’avais travaillé pendant les vacances dans les bureaux de mon père
je voulais trouver un travail simple
j’avais des problèmes de tension artérielle et je ne devais pas faire de mouvements bruques,
j’avais été placée sous le contrôle d’un cardiologue à l’hopital
j’avais souvent des vertiges

j’étais attirée par le vide,
j’avais peur de tomber du balcon de mon appartement au troisième étage,
pour ouvrir la porte fenêtre, j’y allais en fermant les yeux puis je m’éloignais à reculons, ensuite je demeurais sans bouger jusqu’à ce que je puisse refermer

mes vertiges concernaient autant la dimension horizontale
j’étais effrayée par la perspective de fuite des rues les plus  longues

souvent, je restais sans bouger et le temps passait sans que je m’en rende compte

parfois, je me mettais à me balancer d’avant en arrière,
parfois ma tête venait taper le mur et je continuais très doucement de me balancer en entendant ma tête taper mais je ne sentais rien

quand je sentais que l’environnement devenait trop hostile, j’allais me baigner le visage dans l’eau froide jusqu’à ce qu’il soit un peu froid ou je prenais un bain chaud
je faisais une grande consommation d’eau et j’avais peur que mon propriétaire le remarque

je me demandais si j’avais une chance de me réadapter un jour,
j’avais peur de devenir définitivement sauvage
j’avais peur de devenir violente
je pensais qu’il me faudrait aller vivre à la campagne, pour y exercer un métier agricole au contact de la nature et dans la solitude
je commençais à envisager le caractère définitif et incurable de mon trouble

je pensais que je manquais de volonté et de force, que je n’avais pas de résistance au stress et que j’étais immature,
je pensais que j’avais manqué une étape de mon développement et qu’il me manquait une écorce,
j’avais l’impression que tout le monde et toutes les choses pouvaient me soumettre et s’emparer de ma volonté 
je pensais que je souffrais d’un problème de développement et non d’un problème psychiatrique
il y avait une seule chose que j’aimais en moi, c’était mon calme, comme une capacité supérieure à supporter tous les évènements sans broncher, ou comme une patience infinie
je pensais qu’il ne pouvait rien m’arriver de grave

je pensais qu’il allait se passer quelque chose, quelque chose de décisif et que je devais attendre cet événement
je pensais que je subissais une épreuve ultime d’une importance exorbitante, puis je pensais que cette idée était la cause de ma propention à la grandiloquence

j’avais tendance à envisager ma vie et ma personne sous un angle mégalomaniaque mais j’étais encore capable de critiquer ce genre de sentiment
ainsi, donc, je considère qu’il ne s’agissait pas d’un délire

j’avais du mal à manger,
j’étais gênée par la couleur des aliments dans l’assiette
j’étais gênée par la texture des aliments, je ne les reconnaissais pas et parfois je ne savais pas s’ils étaient chauds ou froids
éventuellement, j’avalais les bouchées avec un verre d’eau comme des cachets
je mangeais toujours le même chose pour que ce soit plus simple le matin et le soir et à midi j’avais un menu par jour, un pour le lundi, un pour le mardi...

j’évitais les psychiatres, je les voyais peu, je pensais que tant que je n’arrivais pas à parler, cela ne servait à rien de les fréquenter
j’avais remarqué mon incapacité à parler en mon propre nom
j’avais peur des malentendus
je pensais qu’ils ne comprenais pas ce que j’avais et qu’ils se trompaient sans cesse
je répétais des discours entendus, des discours particulièrement raisonnables,
j’étais gênée par ma propre voix que j’entendais mal, j’avais l’impression d’avoir des cailloux dans la bouche
j’avais tendance à parler d’une manière un peu précieuse en employant des termes inusités
j’étais gênée par les mots qui ont plusieurs sens et parfois je ne comprenais pas ce que je disais moi même

je ne pensais pas les psychiatres étaient susceptibles de m’aider parce qu’il me paraissait évident qu’ils étaient gênés face à moi comme je l’étais face à eux
je trouvais toutes leurs paroles déplacées, toutes leurs initiatives maladroites, je trouvais qu’ils manquaient d’intelligence et de sentiment
je pense qu’ils devaient penser la même chose de moi

j’écrivais des mots et des phrases, puis je me relisais et je ne comprenais pas
tous les mots me semblaient imparfaits et étranges
je dessinais et je prenais des photos dans mon appartement
j’étais attirée par les images
je faisais du sport, de la marche et de la course à pieds dans les bois
j’écoutais la radio, particulièrement les émissions culturelles, afin de m’instruire,
j’avais peur de perdre mon intelligence
j’avais peur de sombrer dans une sorte d’imbecillité, mélange de bêtise et d’immaturité

je rendais des services à ma famille et à mes voisins
c’étaient comme des petits boulots qui me permettaient de ne pas complètement régresser socialement et de conserver une utilité
on me donnait de l’argent, mon père m’aidait financièrement

je ne supportais plus de monter en voiture, j’avais l’impression que les autres voitures nous fonçaient dessus,
je demeurais dans un espace relativement réduit d’environ 1 km carré avec le supermarché où j’allais m’approvisionner


réaction

à 23 ans, je me sentais mieux et j’ai multiplié les contacts pour tenter de trouver un emploi stable
j’ai fait des efforts qui m’épuisaient mais je parvenais à honorer mes rendez vous
j’écrivais des lettres dont je me rendais compte après qu’elles étaient inadaptées à leur situation du fait qu’elles étaient trop éloquentes
j’adoptais facilement un ton incantatoire dès que je voulais convaincre, par la répétition de certaines phrases et la pratique de la maxime

j’ai accumulé les échecs pendant un an et demi
j’ai commencé à souffrir psychologiquement de ma situation, pour la première fois
j’ai commencé à lutter contre ce qui me semblait être un manque de volonté associé à une fragilité sensorielle énorme trahissant un développement altéré
je lisais quelques livres de psychologie
je cherchais à comprendre les mécanismes qui avaient pu me priver de cette fonction mystérieuse, cette espèce de fonction vitale dont j’étais dépourvue et dont tous les autres étaient dotés
j’étais persuadée d’être entre deux maladies, entre deux symptômes, d’être inclassable et problématique car les médecins semblaient très embarrassés face à moi
mais je ne leur demandais pas encore de me dire mon diagnostic
et je ne leur parlais toujours pas
par contre je les écoutais très attentivement

j’ai regressé au point de ne plus réussir à assurer les taches quotidiennes,
j’étais figée dans une espèce de passivité et dans l’attente des lumières qui entraient par la fenêtre
je ne pouvais plus m’exprimer et je sentais une forme de violence monter en moi dès qu’on m’adressait la parole
j’avais peur de commettre une agression
j’avais peur d’aller en prison
je ne faisais plus la différence entre mon trouble médical et une situation de délinquance
je pensais que mon cas pouvait aussi bien ressortir de la médecine que de la justice
je pensais que j’avais commis des crimes contre la morale et la décence et que j’avais ainsi développé des déviances psychiatriques
je pensais que j’avais de mauvaises pensées


la rue

je suis partie vivre dans la rue avec la ferme intention de m’adapter à ce mode de vie dont je pensais qu’il pouvait me convenir du fait que mes problèmes me semblaient moins importants quand j’étais dans la nature,
j’envisageais de me faire embaucher comme saisonnier dans des entreprises agricoles ou de me suicider
je n’étais pas attirée par la mort mais j’envisageais un suicide d’honneur en cas d’échec final
c’était ma dernière chance

je suis partie au bord de la mer car je ne souhaitais pas m’associer à cette foule de SDF qu’on croise dans les villes et qui me faisaient peur
j’ai marché plusieurs centaines de kilomètres depuis Saint Nazaire
je voulais aller en Espagne
je mangeais le matin uniquement, du jus d’orange et du pain
je souffrais du manque de sommeil
la nuit, les chiens aboyaient et me faisaient peur
les phares des voitures trouaient la nuit ainsi que les moteurs
des voix se faisaient entendre comme autant d’échos sans origine aucune
dans l’herbe les insectes faisaient du bruit et mêlaient le craquement de leurs mandibules aux bruits du vent et de la pluie
quand il pleuvait je devenais vite aussi humide qu’une éponge et une odeur de vieille branche montait autour de moi
je souffrais de déshydratation du fait que les fontaines d’eau publique ne proposaient pas d’eau potable
j’avais eu dès le début de grosses brulures et coups de soleil du fait que ma peau  n’avait pas vu le jour pendant longtemps
mes pieds me faisaient souffrir et j’avais du sang dans mes chaussures tous les soirs
car je ne portais pas de chaussettes
je les baignais dans l’eau de mer pour les cicatriser mais le lendemain les plaies recommençaient de saigner
je me réveillais avant l’aube
je regardais passer les couleurs mystiques les unes après les autres, orange, rose et le violet symbolique des tragédies
puis je voyais le ciel s’installer et une nouvelle journée s’ouvrir
je marchais au milieu des oiseaux
et je traversais les paysages

je me sentais mieux
j’allais au cinéma alors que je n’étais pas sortie depuis longtemps
curieusement je n’avais peur ni des images ni des voix ni de la musique ni de l’obscurité de la salle
tout était devenu plus facile
je me sentais plus libre que je l’avais jamais été
j’avais cessé d’accumuler les échecs et les erreurs
j’étais dans un monde sans objectif ni limite et je ne pouvais donc plus me heurter à mes propres limites ou mes propres erreurs
j’avais cessé d’avoir honte et d’avoir peur
j’avais cessé de minimiser la situation, de tenter d’arranger les choses, j’avais cessé de m’épuiser en tentant de donner à ma vie un semblant de forme
et je récupérais toute cette énergie que j’avais dépensé à me battre sans aucune stratégie

j’étais partie plus loin qu’il n’est possible
dans l’inconnu
et nul ne savait où j’étais
j’étais comme morte avec l’avantage d’être encore en vie

j’avais acheté un sac de couchage et une couverture de survie
je traversais des petits villages et parfois des personnes me parlaient d’une manière amicale,
j’avais envie de me fondre dans la nature et de devenir un animal
j’avais envie de vivre et je voulais pouvoir faire des projets
j’ai pensé que j’étais malade mais que ce n’était certainement pas très grave
j’ai demandé à être réhospitalisée


dernière hospitalisation

j’appréciais l’hopital
l’homme de ménage m’appelait “chef” et cela me rassurait qu’on puisse encore m’appeler ainsi
l’aumonier venait me parler et j’aimais pouvoir parler à un inconnu qui ne paraissait pas s’effrayer de mon apparence
l’interne était gentil mais il semblait avoir un peu peur de moi
il semblait insister sur le caractère durable de mes troubles
le patron me demandait seulement comment j’allais et je répondais invariablement que j’allais bien
il était d’une grande politesse
le chef de clinique m’expliquait les décisions qui étaient prises
l’infirmier me réveillait à la fin de chaque sieste et me sortait de mes torpeurs
c’était lui le chef de la troupe féminine
ses collègues donnaient les médicaments et jouaient au scrabble avec nous
je parlais avec une autre patiente de mon âge qui était enceinte et qui était à la fois gentille, aimable et jolie
je parlais avec un patient qui était couvert de tatouage et qui ressemblait à un personnage féérique (tendance série noire)
j’appréciais beaucoup cet hôpital

on m’a dit qu’il me faudrait beaucoup de temps
on m’a accordé un statut de personne handicapée
je n’avais rien demandé, les décisions étaient prises pour moi et je signais les papiers
on me regardait d’un air triste et j’étais sans doute la seule personne à ne pas avoir peur de la situation
on m’a inscrite dans un hôpital de jour
on m’a proposé de postuler à des emplois réservés aux personnes handicapés
j’ai accepté ce qu’on me proposait alors même que je n’avais qu’une idée en tête, partir vivre au moyen orient
c’était une sorte de rêve qui était né au moment où j’étais entré dans cet hôpital, au moment où je cherchais un objectif et une perspective pour l’avenir
je pensais qu’il me fallait trouver l’endroit où je pourrais être en harmonie avec l’environnement
je pensais que mes problèmes venaient au moins partiellement de mon environnement


hopital de jour

J’aimais l’hôpital de jour parce que c’était un endroit calme,
nous étions peu nombreux,
il y avait des jeunes et des vieux, des schizos et des grands dépressifs parfois très âgés
on y faisait des choses simples et je réussissais à les faire même si parfois, souvent, je ne les avais jamais faites avant,
aucun objectif ne nous était assigné,
c’était une ergothérapeute qui animait mon atelier et elle n’avait que 25 ans, comme moi
elle était dynamique et gentille à la fois parce qu’elle savait ce qu’elle devait faire
elle était exemplaire
elle semblait heureuse et sans artifice
les psychiatres, eux, semblaient beaucoup moins sûrs d’eux
j’étais parfois gênée par le caractère un peu enfantin de certains exercices mais rassurée par la présence au sein du groupe de patients de personnes d’un certain âge
car j’avais toujours cette peur de devenir définitivement immature

je n’ai pas voulu aller dans un autre centre plus moderne dédié aux jeunes psychotiques
je ne voulais pas de cette promiscuité là
avec mes semblables

je supportais bien le Solian
j’étais attachée à ce médicament à cause de son nom qui faisait penser au soleil et parce que j’avais envie de m’attacher aux objets pour les rendre familiers


cotorep

j’ai fait l’objet d’un entretien à la cotorep
le médecin m’a fait passé un test visuel en me demandant de regarder des images composées de couleurs en vitrail dans lesquelles se dessinaient des chiffres
cela ressemblait à un test de détection du daltonisme
puis, il m'avait demandé si je voulais travailler et j'avais dit "oui"
ce fut sa seule question
à l'époque, je ne parlais pratiquement pas sauf en cas d’urgence
on m’a expliqué que je n’étais pas en état de faire l’objet de véritables tests à l’époque et que j’avais donc fait l’objet d’un test bidon

la cotorep a rejeté mes demandes s’agissant d’emplois réservés sans que je connaisse le motif de ces rejets
je ne savais toujours pas de quoi je souffrais et je n’avais pas demandé de diagnostic
 
(suite)

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Published by Cépaduluxe - dans cepaduluxe
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