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14 mai 2006 7 14 /05 /mai /2006 20:38

INSTALLATION


premiers symptômes

je suis rentrée en fac de médecine à l’âge de seize ans
je crois que j’allais bien
j’avais des objectifs relativement élevés quant à ma formation universitaire
ma vie me plaisait
je garde de bons souvenirs du premier semestre
j’ai fait un stage infirmier pendant les vacances, en service de chirurgie et j’ai connu la fierté de porter la blouse blanche
c’était la frime en trois dimensions, et le plaisir d’appartenir à une institution, un monde adulte, hiérarchisé mais solidaire
cette expérience a beaucoup contribué à me donner une bonne idée du travail
par contre, je ne me souviens presque pas du second semestre, alors même que j’assistais à tous les cours
cette perte de mémoire est peut-être un des premiers symptômes

j’avais du mal à me concentrer et je devenais impressionnable, aussi bien sur le plan sensoriel (image, bruit…) que sur le plan intellectuel (certaines phrases, certaines voix…)
je m’interessais aux sciences, j’étais un esprit cartésien,
je lisais des livres consacrés à la neurologie, et d’autres, à l’histoire
je n’étais plus attirée par les religions et je me méfiais des discours inspirés, des discours exaltés
je trouvais ridicule tous les discours et tous les comportements excessifs, par contre, j’étais attirée par les attitudes esthétiques et les paradoxes intellectuels
je ne consommais aucune drogue, je n’ai même jamais goûté une seule fois au cannabis
je n’étais attirée ni par l’anarchie ni par la violence,
j’étais aimable et très serviable, beaucoup plus que la moyenne, j’éprouvais un certain plaisir à faire ce qu’on me demandait, mais je ne parlais toujours pas
j’étais réputée particulièrement raisonnable,
je fuyais les plaisirs et me soumettais à une discipline alimentaire et sportive,
j’étais soucieuse de mon allure vestimentaire et j’étais attirée par le luxe

j’ai commencé à me méfier de plus en plus de la nourriture, de certains gestes excessifs et de certaines pratiques
je cherchais à m’économiser
je cherchais les règles d’une vie où rien ne serait gaspillé
je devenais hostile aux personnes qui dispersaient leur énergie dans des choses et des paroles futiles
je mangeais de moins en moins et m’habillais toujours de la même manière
j’avais du mal à me reconnaître et j’étais obligée de détailler mon visage dans la glace pour mieux le connaître et le mémoriser
j’avais peur de me perdre

c’était pour moi sans doute une manière de me recentrer sur le principal, j’avais peur d’être distraite, je n’arrivais plus à me concentrer suffisamment pour me permettre autre chose qu’une vie réglementée sur la base d’un régime minimal
par ailleurs, je sentais mes forces décliner

je subissais différents malaises de plus en plus fréquents
ce n’était pas nouveau, c’était seulement plus fréquent
ce n’était pas des pertes de connaissance, je tombais, je transpirais, je me vidais de mon eau, et puis je me relevais, épuisée et frigorifiée, comme  vidée de ma substance
je pense que c’est une sorte de lutte qui a commencé ainsi, au sein de mon organisme, je pense à l’installation d’un désordre qui a commencé par s’exprimer d’une manière somatique avant de s’exprimer d’une manière psychiatrique 


j’ai été hospitalisée en endocrinologie, puis dirigée vers un service de neurologie
on m’a donné une prescription et on m’a indiqué que mon cas ressortissait à la fois d’un trouble nerveux et d’un contexte psychiatrique dépressif
c’était la première fois et la dernière fois avant bien longtemps que je m’intéressais au diagnostic me concernant
on ne m’a pas proposé un suivi psy à proprement parler
je faisais face à des médecins d’un certain âge peu enclin à envoyer une personne de 17 ans dans un établissement psy
dans les années 80 les hopitaux psy étaient encore peu adaptés aux plus jeunes
ils n'imaginaient pas non plus de me confier à des psychiatres libéraux qui étaient jugés trop imprégnés des théories psychanalytiques


aggravation

j’ai commencé à me figer d’une manière intempestive, c’étaient des épisodes de stupeur, comme si tout à coup j’avais été paralysée,
cela commençait par une sorte de ralentissement, et puis tout à coup c’était un oubli, un oubli de soi ou de mon corps, j’étais immobile et je ne savais pas pourquoi, et les autres me demandaient pourquoi je ne bougeais plus
le plus souvent, c’était l’inverse, je n’arrivais pas à m’arrêter, je commençais une action et je la menais jusqu’à son terme sans pouvoir m’arrêter quelle que soit l’heure et quelles que soient les circonstances
j’était comme engagée dans un tunnel et je ne voyais qu’une seule  issue : l’accomplissement de ma tache, j’étais incapable d’envisager de m’interrompre

je recherchais les répétitions, je répétais les gestes des autres et leurs paroles ainsi que leurs voix
je n’écoutais plus ce qu’on me disait, je n’entendais que le son et le ton de la voix
j’étais sensible à tous les mouvements et tous les signes

j’avais des problèmes d’élocution et je ne terminais pas mes phrases
mes parents me disaient qu'ils ne comprenaient jamais ce que je disais

j’étais maladroite, je me coupais avec les couteaux et je laissais tomber les objets, je me cognais sur les tables et je me tenais mal

je constatais ces difficultés et je m’interrogeais quant à leur signification et leur gravité,
mais je n’étais pas inquiète pour moi
j’étais plutôt inquiète des mauvaises réactions que mon comportement aurait pu susciter

j’ai cessé d’aller en faculté par peur de me faire remarquer

j’ai décidé de chercher du travail,
je voulais quitter le domicile familial et mon environnement habituel dont je pensais qu’il exerçait sur moi une influence défavorable
je ne reprochais rien à mes parents dont les choix religieux, politiques et esthétiques me convenaient, simplement je pensais que leur présence à mes côtés ne m’était pas bénéfique, je pensais qu’ils exerçaient sur moi, par leur simple présence, leur corps et leurs paroles répétives une influence néfaste comme une sorte de magnétisme
je pensais qu’eux et moi étions antagonistes
en attendant d’avoir dix huit ans, j’ai commencé de fréquenter les cafés (je ne buvais pas d’alcool) et les bibliothèques universitaires
je lisais des livres d’histoire et des encyclopédies
j’étais fascinée par la connaissance, par le savoir, par le vocabulaire, par les théories et les témoignages, j’aurais voulu tout savoir
j'accumulais un nombre énorme de connaissances
j'apprenaient beaucoup de choses par coeur
je marchais de plus en plus dans la capitale, je marchais des heures et des heures sans savoir où j’étais et à chaque fois je m’étonnais de ce que je voyais
je commençais à remarquer tous les détails, les murs, les fenêtres, les visages des gens
tout me semblait avoir un sens caché
tout me semblait important
tout me semblait inhabituel

j'avais une hyperactivité tant sur le plan intellectuel que physique et je dormais mal

j’avais l’impression d’être entourée par une infinité d’événements, d’histoires et de vies qui pouvaient toutes avoir une certaine importance
ou alors, acquérir peut-être une certaine importance, à un moment donné, comme par exemple à la suite d’un signal quelconque

j’ai commencé à lire les dictionnaires pour comprendre le sens des mots
j’ai commencé à noter mes pensées
je passais mon temps à chercher le mot juste, à mettre des mots sur les choses, à me répéter des mots et des phrases, des ritournelles et des explications savantes
je voulais apprendre des langues étrangères
je voulais changer de langue et de pays
j’ai commencé à remarquer les couleurs comme si elles étaient plus importantes que les formes,
j’étais particulièrement impressionnée par la couleur violette qui m’attirait irrémédiablement comme la lumière d’un phare dans la tempête et par la couleur rouge
j’ai commencé à remarquer la couleur du ciel et tous les changements de lumières

je voulais tout rationaliser et tout codifier, ma manière de manger, de m’habiller, de parler (rarement)
comme s’il me semblait absolument nécessaire de tout contrôler et de tout comprendre en développant si nécessaire des théories et des principes relatifs aux obligations qui étaient les miennes vis à vis de la société
j’étais très soucieuse de respecter un contrat entre la société et moi, un contrat qui aurait fixé les limites de nos obligations réciproques
et je pensais que je devais parvenir à une discipline et une obéissance parfaite

je pensais que ma vie serait courte et que j’allais finir par disparaître, au sens propre et au sens figuré
je pensais à la fois à des voyages, à des disparitions, à la mort, et à tout ce qui s’y rapporte, dans un amalgame
j’intégrais l’idée que mon histoire serait plus proche de celle d’un personnage héroïque et romantique que celle d’une personne réelle
je me considérais comme appartenant d’avantage à l’expérience humaine qu’à la société


je devenais indifférente
je passais beaucoup de temps à tenter d’imaginer l’avenir

j’étais souvent allongée sur mon lit et j’écoutais de la musique
j’essayais d’entrer dans le rythme, je choisissais des airs à la fois doux et puissants

tout devenait de plus en plus difficile
j’étais obligée de réfléchir à chacun de mes gestes, car aucun d’entre eux n’était plus naturel
j’étais obligée de contrôler mes gestes, mes paroles et mes regards, les gestes, les paroles et les événements extérieurs, je devais supporter le poids excessifs des sons et des couleurs qui me fatiguaient et ne pas céder à la poussée de mes pensées contradictoires, que je remplaçais par des ordres, des ordres que je me donnais à moi même, comme si j’étais devenu mon propre élève ou mon propre esclave

un jour, alors que je me reposais dans l’après midi, allongée sur mon lit, je me suis réveillée et j’ai pensé que j’étais peut-être morte,
j’ai attendu longtemps qu’on vienne m’emporter puis j’ai réalisé que je délirais
j’avais l’impression que mon corps se liquéfiait à l’intérieur, je sentais l’épaisseur d’un liquide chaud qui coulait depuis ma tête vers les pieds
je n’arrivais pas à me lever
j’étais comme frappée par une fatigue qui aurait non seulement affecté mon corps mais également ma perception au point que je me demandais si mon environnement ne s’était pas lui aussi figé
je ne savais plus si le temps s’était arrêté ou si j’étais la seule victime de cette immobilisme

j’ai été hospitalisée en psychiatrie
je n’étais pas opposée à cette hospitalisation même si je n’en connaissais pas les motifs
quand je suis arrivée, je n’ai pas eu d’entretien avec un psychiatre car je ne parlais pas
il m’a seulement demandé ce qui se passait et j’ai dit “je ne sais pas”
il n’a pas insisté face à mon mutisme
j’étais figée physiquement et intellectuellement
le haut de mon corps était raide et je ne réagissais plus à rien
au bout de deux jours, j’allais beaucoup mieux
je n’ai pas participé aux discussions qui ont permis l’établissement d’un diagnostic
au bout de quelques semaines je parlais un tout petit peu avec la plus jeune des infirmières, la seule qui ne me semblait pas jouer un rôle, la seule qui me semblait naturelle
je pensais que je filais un mauvais coton mais que ce n’était pas grave
je remarquais les oiseaux, les fleurs et les chats errants dans le parc de l’hopital, j’aimais leur compagnie, j’appréciais le silence de l’établissement et je dormais quatorze heures par jour

j’avais l’impression d’avoir quitté ma vie et d’être en train de vivre une sorte de voyage intérieur, dont je ne savais plus très bien comment il avait commencé ni pourquoi

c’était la fin d’une première période dont je me souviens comme celle d’une accélération
quand tout est devenu difficile
quand les échecs se sont succédés
quand les maladresses se sont accumulées
comme si je n’avais cessé de manquer des marches
comme si chaque échec créait un déficit irrémédiable
c’était une sorte de déscente vertigineuse
au pas cadencé et mécanisé de mon corps devenu raide et froid
tout s’était transformé en une multitudes de détails
de détails, de rythmes, de couleurs et de mots
jusqu’à ce que toutes les habitudes, tous les instincts, tout ce qui est naturel ait disparu
parfois je me suis demandée si je n’avais pas volontairement opéré cette mise en pièce de ma personne naturelle, de ma personne spontanée
je ne sais pas

(suite)



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Published by Cépaduluxe - dans cepaduluxe
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