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14 mai 2006 7 14 /05 /mai /2006 20:39


ENFANCE


parents

je suis née prématurée
ce n’était pas simple à cette époque là
j’ai contracté une maladie nosocoMiale à la maternité et j’ai commencé de péricliter
les médecins ont demandé à ma mère de me reprendre, en lui disant qu’elle avait plus de chance de me sauver qu’eux mêmes n’en avaient
elle a du assumer cette lourde tache : devoir me sauver, m’arracher à la mort et la fatalité
je pense qu’elle a développé à cette époque là une angoisse immense
que son regard sur moi s’est trouvé altéré
que notre relation s’en est trouvée perturbée, dès le départ

je suis sortie du danger à l’âge de 3 mois

Ma mère était française, issue d’une famille très conservatrice et très chrétienne, une famille d’artisans installée à l’est de la France,
elle allait à la messe presque tous les jours et elle était enseignante,
elle était porteuse de toutes les traditions françaises les plus anciennes et les plus solides,
elle était très rigoureuse,
elle était sévère et peu affectueuse bien qu’elle aimait beaucoup les enfants,
elle s’occupait particulièrement bien de son foyer,
elle était orgueilleuse et prétendait réussir mieux que les autres,
elle était particulièrement exigeante vis à vis de ses enfants,
elle était tentée par certaines théories éducatives peu éprouvées, issues des discussions postérieures aux débats sociologiques et philosophiques des années soixante,
elle était à la charnière entre deux époques, une époque ancienne, stricte et parfois triste, et une époque moderne beaucoup plus aventureuse, elle faisait partie de cette génération qui a beaucoup rêvé, beaucoup étudié, beaucoup appris, mais qui n’a pas toujours su appliquer dans l’ordre concret les conclusions de tout ce savoir
elle demeurait finalement très proche de ses propres parents
elle recherchait la perfection
elle me faisait souvent peur mais je la défendais toujours quand les autres enfants (ses élèves) critiquaient sa dureté
je crois que je lui ressemble

mon père était syrien, il était âgé, en tout cas suffisamment pour n’avoir pas vécu les mêmes événements que sa femme,
il était issu d’une famille pauvre (chrétienne et juive),
il était orphelin de père,
il travaillait dans le commerce et avait rencontré quelques succès professionnels non négligeables,
il était le premier de sa famille à avoir réussi socialement,
nous étions donc les premiers riches,
pour ses enfants, il voulait le meilleur et l’éducation la plus rigoureuse, qu’il avait entièrement déléguée à sa femme,
il était peu bavard, il était peu sociable, et souvent peu adroit,
il semblait ne pas avoir appris tout ce qu’il faut, ne pas avoir achevé son éducation, parfois, il ressemblait à un enfant paysan,
il était souvent en voyage et nous le voyions très peu,
quand il rentrait le soir, nous étions déjà couchés
ma mère nous parlait beaucoup de lui
je crois que je lui ressemble aussi

nous passions toutes nos vacances dans le sud de la France, chez la mère de mon père
là bas nous étions intégrés au reste de la famille
notre situation sociale supérieure à celle de nos cousins nous conférait une certaine autorité sur eux
nous étions toujours bien accueillis et nous étions aimés de tous

notre éducation était particulièrement rigide par la combinaison de deux sévérités, celle de l’éducation orientale et celle du catholicisme conservateur
nous étions à la croisée de deux systèmes relativement concurrents liés à deux sociétés complètement différentes par leur histoire et leur culture
c’était une éducation un peu triste car ma famille avait connu beaucoup de deuils du fait de drames individuels et de faits historiques

j’ai souvent lu des discussions relatives à la responsabilité des parents, à la responsabilité du contexte familial,
on pourrait dire que le fait d’entendre et de voir en même temps deux choses différentes, comme par exemple le fait de vivre dans un système biculturel ou de subir les errements intellectuels d’une mère partagée entre son conservatisme et ses désirs de modernité peuvent favoriser une dissociation,
mais je pense qu’il faudrait être déjà schizophrène pour vraiment souffrir de cette situation, il faudrait déjà être incapable de se défendre, incapable de prendre du recul, il faudrait déjà être éponge
une personne normale doit pouvoir trier les informations, en occulter certaines, en privilégier d’autres… cette capacité de trier les informations est très développée chez les personnes normales
Il faudrait être schizophrène au fond de soi et ne pas avoir encore vu les symptômes monter à la surface, il faudrait être né schizophrène et ne le devenir vraiment qu’au moment de l’autonomie, au moment où la volonté, les désirs, les obligations et les possibilités doivent s’aligner selon une certaine logique…

en tout cas, je suis sûre que l’enfance que nous avons connue devait du fait de sa richesse nous prédisposer à des personnalités complexes, mais complexe ne signifie pas malade, et malade ne signifie pas schizophrène
je suis le seul schizophrène de la fratrie
et je suis sûre d’avoir bénéficié à la maison d’un environnement très cohérent sur le plan pratique,
seul le discours, du fait des personnalités opposées de mes parents et du déchirement socio-culturel de ma mère, étaient ambivalents
et ma fragilité physique rendait mes parents inquiets à mon égard
mais je suis plutôt satisfaite de cette enfance et je n’y vois rien à corriger

évidement le fait d’être issu d’un mariage mixte n’est pas innocent
car outre le fait de connaitre une double éducation, et des injonctions parfois contradictoires, (qui ne sont pas des injonctions paradoxales car les injonctions paradoxales contiennent en elles un paradoxe alors que les injonctions contradictoires sont des injonctions successives), il y a le risque d’être sous éduqué
en effet, les parents étrangers ne peuvent transmettre ce qu’ils ont reçu à leurs enfants
car ils veulent que leurs enfants ne leur ressemblent pas mais soient de vrais français
ainsi, ils ont tendance à refuser de s’impliquer dans la vie de leurs enfants et cela peut ressembler à un rejet, à un déficit d’éducation ou un déficit d’affection
ainsi notre père nous répétait souvent que nous ne devions pas prendre modèle sur lui

il est vrai aussi que nos parents se comportaient plus comme des éducateurs que des parents et que nous n'avions aucune intimité avec eux



enfance

j’étais une enfant sage et relativement précoce à la fois sur le plan intellectuel et sur le plan moteur,
les adultes me remarquaient et d’une certaine manière on peut dire que je sortais de l’ordinaire,
j’étais donc relativement choyée
j’avais parfois un rôle de leader en classe, j’étais particulièrement sociable et bien intégrée
j’aimais les jeux et j’étais patiente, j’aimais lire et faire des puzzles, c’étaient des jeux lents et doux, accompagnés de silence, mais j’aimais aussi les jeux de billes et de cachette
je parlais à tous les enfants de la classe y compris aux plus faibles, ceux qui étaient malades ou un peu idiots, j’étais déjà attirée par les fous et les mendiants, par les perdants et les perdus, comme si j’anticipais ainsi mon appartenance futur à l’espèce des “cassés” et des “déclassés”
mes amitiés étaient transversales aux clans qui s’étaient formés dans la classe et dans l’école,
je n’avais pas beaucoup de méchanceté, peut-être un peu moins que les autres enfants

j’aimais les activités sportives et j’étais un garçon manqué
je faisais beaucoup de vélo et je pouvais marcher longtemps
vers l’age de dix ans, je commençais à refuser fermement tous les jeux de filles et tous les vêtements de fille aussi


premiers troubles

j’ai développé les premiers signes de “maladie” à l’âge de neuf ans,
c’est en tout cas ainsi que les choses se sont passées dans mon souvenir,
c’est à cette date là que je veux voir le début de l’histoire, parce que je souhaite qu’il y ait un début et parce que je me souviens d’un grand changement

j’ai commis une tentative de suicide et j’en ignore les motifs 
j’avais assisté quelques heures plus tôt à l’agression d’un enfant que je ne connaissais pas, un petit enfant agressé par des pré-adolescents
je n’avais pas participé à l’agression, j’avais eu un peu peur mais surtout j’avais été étonnée
l’enfant ne semblait pas souffrir du mauvais traitement qu’on lui faisait subir, c’était un petit enfant débile, un enfant qui ne se développait pas et qui était privé de langage, un petit qui se laissait faire, et qui avait été déshabillé et frappé
il est possible que je me sois identifié à cet enfant d’une manière exorbitante
je me souviens pas d’avoir voulu mourir, je me souviens d’une sorte de panique, comme une peur qui ne ferait pas peur, une peur qui serait autour de soi mais pas à l’intérieur de soi, une peur au sein de laquelle on reste lucide, lucide et paniqué, très stressé, très excité, je crois que c’était un moment d’exaltation
je crois que la peur est une émotion dont on peut facilement croire qu’elle est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de soi, c’est une de ces émotions qui fait facilement perdre la sensation de la limite de son propre corps et de son propre moi

mon entourage a réagi par une courte émotion, puis l’étonnement, puis quelques moqueries amicales prévues sans doute pour que chacun se rassure et que personne ne cède à la tentation de l’affolement
j’étais étonnée de n’être ni grondée ni consolée, c’était relativement inhabituel car j’étais consciente d’avoir fait quelque chose qui dépassait l’ordinaire
c’était sans doute la première fois que j’assistais d’aussi près à l’embarras des adultes, que je découvrais du même coup leur maladresse et leur impuissance, cette espèce de lacheté qui vient autant de l’éducation (par la peur du ridicule) que du caractère (par le refus de céder à certains émotions)
je crois que certains parents refusent d’être empathique avec leurs enfants,
ils les éduquent de l’extérieur mais ne se lient pas à eux de l’intérieur
ils restent en retrait

je suis devenue à la fois triste et maladroite,
l’événement avait peut-être déchiré une forme d’innocence qui pouvait s’apparenter à une forme de douceur
ou bien c’est le monde autour de moi qui est devenu tout à coup difficile et complexe, comme si tout s’était durci, comme si les angles étaient devenus plus coupants et les lumières plus sombres
j’avais l’impression d’être tout à coup en prise directe avec toutes sortes de problèmes qui autrefois ne m’atteignaient pas
j’avais perdu ma protection naturelle

c’était une forme d’anxiété permanente qui me rendait à la fois soupçonneuse et indifférente
toujours sur le qui vive

à douze ans, j’ai voulu m’engager d’avantage dans la religion, j’avais toujours été aux messes et j’avais parfois fait le service pour remplacer mes frères qui étaient enfants de choeur
je découvrais à cet âge là que la religion n’est pas qu’une pratique mais aussi une foi,
on m’a envoyé en retraite spirituelle,
j’ai connu des sortes d’hallucinations et des déformations de la réalité pendant deux jours de suite, à tel point que je ne pouvais plus me diriger sans l’aide d’un camarade auquel je donnais le bras,
l’espace était devenu lumineux et sombre à la fois et j’entendais des voix mélangées qui formaient un murmure,
l’espace était à la fois plus profond et plus étroit comme si mon champ visuel était déformé, les couleurs, les lumières ne se mélangeaient plus les unes aux autres de la même manière, les sons avaient des échos, mais des échos sans résonnance, comme des échos qui ne quittaient pas leur source, et les personnages semblaient s’ignorer les uns  les autres…
c’était la première fois et la dernière fois de ma vie que j’avais ce genre de troubles, car je n’ai jamais rien connu d’aussi fort par la suite

je pensais que j’étais destinée à un sacrifice
c’était le début d’une obsession qui m’a longtemps poursuivie, l’idée d’être destinée au sacrifice, l’idée d’être sacrifiée, d’être l’objet d’un sacrifice public ou d’une expérience, d’être le cobaye, d’être une de ces personnes à qui on fait jouer un jeu qu’on n’aurait jamais accepté de jouer soi même
de retour, j’ai commencé à m’automutiler pour apprivoiser la douleur et apprendre à la dominer


adolescence

mes enseignants ont demandé à mes parents de prendre en compte mes problèmes de comportement qui s’aggravaient brusquement
car jusque là, seuls les enfants de ma classe avaient remarqué certaines de mes brusqueries et de mes incohérences
les enseignants commençaient de remarquer mes silences et mon regard particulier
j’avais déjà une manière peu commune de fixer les gens sans vraiment les regarder
on parlait de comportement de fuite et de tendances dépressives
je supportais de moins en moins qu’on me parle et qu’on me touche
moi même, je ne parlais presque plus et ne pouvait que répondre à des sollicitations d’une manière rapide,
non pas que je refusais de parler, mais je n’avais plus de spontanéité, cette spontanéité qui poussent les gens à s’exprimer quel que soit l’intérêt de leurs arguments, cette spontanéité qui rend les gens bavards bien malgré eux
je n’étais plus capables que de conversations strictement utiles et forcément peu nombreuses

je commençais lentement de me donner une apparence
j’ai commencé à fumer et à écouter des musiques dures,
j’ai commencé à lire de plus en plus
j’ai commencé à lire entre les lignes des livres qui ne m’étaient pas destinés,
j’étais sensible au son, au ton, à l’émotion d’un texte et je ne souffrais pas de ne pas comprendre les arguments d’un auteur s’adressant à des adultes, s’adressant à des personnes bien différentes de moi
j’étais attirée par les livres de science fiction et de philosophie et je lisais sans difficulté 
j’avais une envie démesurée de m’endurcir physiquement et de développer mon intelligence
j’aurais aimé être un esprit pur dans un corps de métal

j’ai changé de classe et j’ai du abandonner l’étude de la musique classique qui me fatiguait

j’ai évolué jusqu’à l’âge de seize ans sans changement notable
mon emploi du temps avait été aménagé et je suivais une partie des cours à la maison

je parvenais à maintenir un équilibre fragile entre deux tentations, celle de l’ambition naturelle qui me poussait à vouloir m’intégrer à la société pour y réaliser une vie que j’imaginais stable et celle de la fuite, de la soumission à des perceptions cachées, à des perceptions obscures qui semblaient souvent se lier à moi et vouloir me corrompre
je subissais ainsi, de temps à autres des bouffées d’angoisse qui surgissaient de nulle part et m’obligeaient à écouter de la musique ou à me balancer pour ressentir ce rythme apaisant, ce rythme répétitif et monotone que procurent aussi bien certains sons que certains gestes

j’étais devenue une personne au tempérament sauvage, asociale, une personne qui ne parlait presque pas et qui attirait toutes sortes de commentaires...
je n’avais pas lié une seule nouvelle amitié depuis l’âge de douze ans et mes amitiés passés s’étaient dissoutes, si bien que je n’avais plus aucune vie affective
mais j’étais capable de défendre mes intérêts en cas de nécessité

j’avais des objectifs précis et je ne doutais pas de pouvoir les réaliser dans l’avenir
j’étais lucide et plus intelligente que la moyenne
j’étais attirée par les fortes personnalités
je commençais à chercher des maîtres

je ne prenais pas en compte les avertissements
on m’avait prévenu que si je ne me mettais pas à parler d’avantage, je n’arriverai pas à me développer normalement et je ne comprenais pas ce genre de menace

j’avais confiance en moi, j’ai toujours eu confiance en moi

je pense qu’à ce moment là, j’avais déjà fait l’expérience d’un nombre important de troubles et symptômes psychiatriques
pourtant, je suis sûre que je n’étais pas encore schizophrène, au sens où la schizophrénie m’a ensuite rendu complètement inapte à toutes choses, au sens de cette schizophrénie globale, qui touche l’être au plus profond et brise les mécanismes intérieurs les plus fondamentaux
j’étais encore apte à tout ce qui s’impose à la vie d’un adolescent, se diriger, demander et obtenir, se renseigner, comprendre les impératifs sociaux...
j’étais seulement devenu inapte à toute relation affective et n’imaginais les relations sociales que sous l’angle de la domination et de la protection
les notions d’échange entre deux personnes ne m’étaient plus accessibles, je n’avais avec mes contemporains de tous âges que des relations strictement utilitaires
par ailleurs, je commençais progressivement à perdre le goût et l’envie de tous les plaisirs, y compris les plaisirs de la table et je mangeais de moins en moins
j’avais ainsi développé ce qui sera plus tard certains symptômes secondaires de ma schizophrénie sans en avoir encore développé les symptômes principaux

(suite)

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Published by Cépaduluxe - dans cepaduluxe
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