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25 septembre 2006 1 25 /09 /septembre /2006 15:34

vu que j’ai la crève

une de ces crèves qui font tomber par terre
et que ce n’est pas fréquent
il faut que j’apprivoise cette donnée supplémentaire
être malade sans que ce soit schizophrénique

d’une certaine manière,
ce n’est pas désagréable d’avoir enfin une vraie maladie
des médicaments utiles
des prises de sang et des mouchoirs
des douleurs ordinaires dont personne ne conteste l’existence et l’importance

c’est une manière de réapprendre à se plaindre
et se défendre
face à un obstacle non négligeable
relativement complexe
mais dénué de mystère et de tabous primitifs

c’est une manière d’apprendre à supporter des frustrations courantes et des faiblesses communes
une manière d’être amoindri sans être un paria

c’est une manière d’apprendre le rôle de patient
la soumission aux médecins
la participation au soin
le repos et l’attente
cette attente qui finit par créer une solitude
et qu’on doit meubler de jeux un peu idiots
et de plaisirs infantiles

en espérant aller mieux demain
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28 août 2006 1 28 /08 /août /2006 19:24
50 ème article
on ne va pas en faire une histoire
mais tout de même
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28 août 2006 1 28 /08 /août /2006 13:20
j'ai inséré sur mon ordinateur un script me permettant d'ajouter des smileys dans mes articles (grâce à Francisek)

pendant longtemps, je n'ai pas su me servir de ces petits bonhommes dont je pensais qu'ils venaient s'installer sur mon texte et qu'ils avaient leur propre rôle à jouer
je les voyais comme autant de concurrents ou comme les visages d'interlocuteurs possibles
ils me gênaient et me déconcentraient

depuis peu j'en comprends l'utilité
même si parfois j'ai du mal à les choisir, car je ne suis pas sûre de connaître toujours mon état d'esprit au moment où j'écris

de toutes les façons, ils donnent de la couleur au texte
comme autant de soleils traversant des filaments noirs, lettres et nuages, souffles et expressions, discours et arguments
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6 août 2006 7 06 /08 /août /2006 10:43
le retour de vacances est laborieux

certains croient qu'on s'amuse
en jouant la folie du schizophrène
étalée à grand coup de crayon sur des blogs qui poussent comme des champignons (comestibles ?)

j'ai failli jeter ce blog
je voudrais jeter la schizophrénie
oublier tout ce que  je sais et que je n'ai pas voulu savoir
reprendre le travail comme un quelconque employé solitaire
dépourvu de la moindre histoire
et certain de son pouvoir

mais ce n'est pas cela
c'est un nouvel effort qui m'écrase à l'avance

il faut retrouver l'attitude
reprendre l'habit viril du personnage imbattable
du candidat normal à la vie urbaine
et retrousser ses manches
après quelques semaines d'abandon et de liberté précieuse

j'en ai assez de cette double vie
qui m'oblige à des prouesses
et des mensonges qui ne finissent pas

je pourrais vivre avec une allocation
et regarder la télévision
jusqu'à en mourir

ce serait peut-être plus raisonnable
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14 mai 2006 7 14 /05 /mai /2006 20:40

Il faut dire ce qu’on sait avant de l’avoir oublié
Il faut dire ce qu’on a appris tant qu’on est pas absolument sûr que les autres le savent
Afin de ne pas perdre l’occasion de transmettre un savoir utile

C’est en étudiant la continuité des événements qu’on comprend la nature des choses dont on parle
La schizophrénie ne peut se reconnaître que dans le déroulement d’une histoire
une histoire qui se met à enfler tout à coup, une histoire qui devient difforme

Une histoire qui tourne autour d’un mot idiot, un mot scolaire et difficile
SCHIZOPHRENIE
un ensemble de symptomes, puis une maladie autonome, une maladie qui se nourrit d’elle même, et qui installe ses propres habitudes
 

MA VIE

L’enfance s’est déroulé sans encombres jusqu’à l’âge de neuf ans, puis, s’est assortie d’un ensemble de difficultés qui ont toutes pu être surmontées, au prix d’un effort d’adaptation
La schizophrénie s’est installée à 17 ans

Cela a commencé par une première phase active de perte des repères et des habitudes, perte de la mémoire de tous les apprentissages, apparation de troubles pyschomoteurs, comme une régression dans un monde primitif et hostile et la mise en place de comportements aberrants ou erronés, le tout associé à une hyperactivité intellectuelle et physique

Cela a continé par une deuxième phase, une période de stagnation dans un état quasi immobile, un état de grande faiblesse et de grande vulnérabilité proche d’un état enfantin, un état obscur extrêmement soumis, pas forcément douloureux, une sorte de non-existence
Puis, une lutte inutile et dérisoire, une lutte rageuse et pleine d’impuissance contre un ennemi qui ne se dévoile pas, et dont on finit par penser qu’il n’existe pas

Cela s’est poursuivi, et se poursuit encore par un réapprentissage, le réapprentissage laborieux de tout ce qu’il faut savoir pour connaître les plaisirs et les déplaisirs de la vie humaine, pour s’orienter dans l’espace et dans le temps, pour gérer l’insistant regard, l’insistant discours de ceux qui nous entourent, pour comprendre les tenants et les aboutissants des jeux collectifs et sociaux, pour définir ses propres projets à la mesure de ses capacités et de son environnement matériel… pour être autonome et relativement efficace

et par l’acceptation de qu’on est devenu, à savoir une quasi femme, pas tout à fait une femme mais quelque chose qui y ressemble suffisamment pour faire illusion : une sorte de créture hybride, pas vraiment entière, une créature occupée à soigner ses lacunes, qui ne sont plus que des symptômes résiduels, et qui donnent à sa démarche un caractère inhabituel, comme une maladresse définitive

(suite)
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14 mai 2006 7 14 /05 /mai /2006 20:39


ENFANCE


parents

je suis née prématurée
ce n’était pas simple à cette époque là
j’ai contracté une maladie nosocoMiale à la maternité et j’ai commencé de péricliter
les médecins ont demandé à ma mère de me reprendre, en lui disant qu’elle avait plus de chance de me sauver qu’eux mêmes n’en avaient
elle a du assumer cette lourde tache : devoir me sauver, m’arracher à la mort et la fatalité
je pense qu’elle a développé à cette époque là une angoisse immense
que son regard sur moi s’est trouvé altéré
que notre relation s’en est trouvée perturbée, dès le départ

je suis sortie du danger à l’âge de 3 mois

Ma mère était française, issue d’une famille très conservatrice et très chrétienne, une famille d’artisans installée à l’est de la France,
elle allait à la messe presque tous les jours et elle était enseignante,
elle était porteuse de toutes les traditions françaises les plus anciennes et les plus solides,
elle était très rigoureuse,
elle était sévère et peu affectueuse bien qu’elle aimait beaucoup les enfants,
elle s’occupait particulièrement bien de son foyer,
elle était orgueilleuse et prétendait réussir mieux que les autres,
elle était particulièrement exigeante vis à vis de ses enfants,
elle était tentée par certaines théories éducatives peu éprouvées, issues des discussions postérieures aux débats sociologiques et philosophiques des années soixante,
elle était à la charnière entre deux époques, une époque ancienne, stricte et parfois triste, et une époque moderne beaucoup plus aventureuse, elle faisait partie de cette génération qui a beaucoup rêvé, beaucoup étudié, beaucoup appris, mais qui n’a pas toujours su appliquer dans l’ordre concret les conclusions de tout ce savoir
elle demeurait finalement très proche de ses propres parents
elle recherchait la perfection
elle me faisait souvent peur mais je la défendais toujours quand les autres enfants (ses élèves) critiquaient sa dureté
je crois que je lui ressemble

mon père était syrien, il était âgé, en tout cas suffisamment pour n’avoir pas vécu les mêmes événements que sa femme,
il était issu d’une famille pauvre (chrétienne et juive),
il était orphelin de père,
il travaillait dans le commerce et avait rencontré quelques succès professionnels non négligeables,
il était le premier de sa famille à avoir réussi socialement,
nous étions donc les premiers riches,
pour ses enfants, il voulait le meilleur et l’éducation la plus rigoureuse, qu’il avait entièrement déléguée à sa femme,
il était peu bavard, il était peu sociable, et souvent peu adroit,
il semblait ne pas avoir appris tout ce qu’il faut, ne pas avoir achevé son éducation, parfois, il ressemblait à un enfant paysan,
il était souvent en voyage et nous le voyions très peu,
quand il rentrait le soir, nous étions déjà couchés
ma mère nous parlait beaucoup de lui
je crois que je lui ressemble aussi

nous passions toutes nos vacances dans le sud de la France, chez la mère de mon père
là bas nous étions intégrés au reste de la famille
notre situation sociale supérieure à celle de nos cousins nous conférait une certaine autorité sur eux
nous étions toujours bien accueillis et nous étions aimés de tous

notre éducation était particulièrement rigide par la combinaison de deux sévérités, celle de l’éducation orientale et celle du catholicisme conservateur
nous étions à la croisée de deux systèmes relativement concurrents liés à deux sociétés complètement différentes par leur histoire et leur culture
c’était une éducation un peu triste car ma famille avait connu beaucoup de deuils du fait de drames individuels et de faits historiques

j’ai souvent lu des discussions relatives à la responsabilité des parents, à la responsabilité du contexte familial,
on pourrait dire que le fait d’entendre et de voir en même temps deux choses différentes, comme par exemple le fait de vivre dans un système biculturel ou de subir les errements intellectuels d’une mère partagée entre son conservatisme et ses désirs de modernité peuvent favoriser une dissociation,
mais je pense qu’il faudrait être déjà schizophrène pour vraiment souffrir de cette situation, il faudrait déjà être incapable de se défendre, incapable de prendre du recul, il faudrait déjà être éponge
une personne normale doit pouvoir trier les informations, en occulter certaines, en privilégier d’autres… cette capacité de trier les informations est très développée chez les personnes normales
Il faudrait être schizophrène au fond de soi et ne pas avoir encore vu les symptômes monter à la surface, il faudrait être né schizophrène et ne le devenir vraiment qu’au moment de l’autonomie, au moment où la volonté, les désirs, les obligations et les possibilités doivent s’aligner selon une certaine logique…

en tout cas, je suis sûre que l’enfance que nous avons connue devait du fait de sa richesse nous prédisposer à des personnalités complexes, mais complexe ne signifie pas malade, et malade ne signifie pas schizophrène
je suis le seul schizophrène de la fratrie
et je suis sûre d’avoir bénéficié à la maison d’un environnement très cohérent sur le plan pratique,
seul le discours, du fait des personnalités opposées de mes parents et du déchirement socio-culturel de ma mère, étaient ambivalents
et ma fragilité physique rendait mes parents inquiets à mon égard
mais je suis plutôt satisfaite de cette enfance et je n’y vois rien à corriger

évidement le fait d’être issu d’un mariage mixte n’est pas innocent
car outre le fait de connaitre une double éducation, et des injonctions parfois contradictoires, (qui ne sont pas des injonctions paradoxales car les injonctions paradoxales contiennent en elles un paradoxe alors que les injonctions contradictoires sont des injonctions successives), il y a le risque d’être sous éduqué
en effet, les parents étrangers ne peuvent transmettre ce qu’ils ont reçu à leurs enfants
car ils veulent que leurs enfants ne leur ressemblent pas mais soient de vrais français
ainsi, ils ont tendance à refuser de s’impliquer dans la vie de leurs enfants et cela peut ressembler à un rejet, à un déficit d’éducation ou un déficit d’affection
ainsi notre père nous répétait souvent que nous ne devions pas prendre modèle sur lui

il est vrai aussi que nos parents se comportaient plus comme des éducateurs que des parents et que nous n'avions aucune intimité avec eux



enfance

j’étais une enfant sage et relativement précoce à la fois sur le plan intellectuel et sur le plan moteur,
les adultes me remarquaient et d’une certaine manière on peut dire que je sortais de l’ordinaire,
j’étais donc relativement choyée
j’avais parfois un rôle de leader en classe, j’étais particulièrement sociable et bien intégrée
j’aimais les jeux et j’étais patiente, j’aimais lire et faire des puzzles, c’étaient des jeux lents et doux, accompagnés de silence, mais j’aimais aussi les jeux de billes et de cachette
je parlais à tous les enfants de la classe y compris aux plus faibles, ceux qui étaient malades ou un peu idiots, j’étais déjà attirée par les fous et les mendiants, par les perdants et les perdus, comme si j’anticipais ainsi mon appartenance futur à l’espèce des “cassés” et des “déclassés”
mes amitiés étaient transversales aux clans qui s’étaient formés dans la classe et dans l’école,
je n’avais pas beaucoup de méchanceté, peut-être un peu moins que les autres enfants

j’aimais les activités sportives et j’étais un garçon manqué
je faisais beaucoup de vélo et je pouvais marcher longtemps
vers l’age de dix ans, je commençais à refuser fermement tous les jeux de filles et tous les vêtements de fille aussi


premiers troubles

j’ai développé les premiers signes de “maladie” à l’âge de neuf ans,
c’est en tout cas ainsi que les choses se sont passées dans mon souvenir,
c’est à cette date là que je veux voir le début de l’histoire, parce que je souhaite qu’il y ait un début et parce que je me souviens d’un grand changement

j’ai commis une tentative de suicide et j’en ignore les motifs 
j’avais assisté quelques heures plus tôt à l’agression d’un enfant que je ne connaissais pas, un petit enfant agressé par des pré-adolescents
je n’avais pas participé à l’agression, j’avais eu un peu peur mais surtout j’avais été étonnée
l’enfant ne semblait pas souffrir du mauvais traitement qu’on lui faisait subir, c’était un petit enfant débile, un enfant qui ne se développait pas et qui était privé de langage, un petit qui se laissait faire, et qui avait été déshabillé et frappé
il est possible que je me sois identifié à cet enfant d’une manière exorbitante
je me souviens pas d’avoir voulu mourir, je me souviens d’une sorte de panique, comme une peur qui ne ferait pas peur, une peur qui serait autour de soi mais pas à l’intérieur de soi, une peur au sein de laquelle on reste lucide, lucide et paniqué, très stressé, très excité, je crois que c’était un moment d’exaltation
je crois que la peur est une émotion dont on peut facilement croire qu’elle est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de soi, c’est une de ces émotions qui fait facilement perdre la sensation de la limite de son propre corps et de son propre moi

mon entourage a réagi par une courte émotion, puis l’étonnement, puis quelques moqueries amicales prévues sans doute pour que chacun se rassure et que personne ne cède à la tentation de l’affolement
j’étais étonnée de n’être ni grondée ni consolée, c’était relativement inhabituel car j’étais consciente d’avoir fait quelque chose qui dépassait l’ordinaire
c’était sans doute la première fois que j’assistais d’aussi près à l’embarras des adultes, que je découvrais du même coup leur maladresse et leur impuissance, cette espèce de lacheté qui vient autant de l’éducation (par la peur du ridicule) que du caractère (par le refus de céder à certains émotions)
je crois que certains parents refusent d’être empathique avec leurs enfants,
ils les éduquent de l’extérieur mais ne se lient pas à eux de l’intérieur
ils restent en retrait

je suis devenue à la fois triste et maladroite,
l’événement avait peut-être déchiré une forme d’innocence qui pouvait s’apparenter à une forme de douceur
ou bien c’est le monde autour de moi qui est devenu tout à coup difficile et complexe, comme si tout s’était durci, comme si les angles étaient devenus plus coupants et les lumières plus sombres
j’avais l’impression d’être tout à coup en prise directe avec toutes sortes de problèmes qui autrefois ne m’atteignaient pas
j’avais perdu ma protection naturelle

c’était une forme d’anxiété permanente qui me rendait à la fois soupçonneuse et indifférente
toujours sur le qui vive

à douze ans, j’ai voulu m’engager d’avantage dans la religion, j’avais toujours été aux messes et j’avais parfois fait le service pour remplacer mes frères qui étaient enfants de choeur
je découvrais à cet âge là que la religion n’est pas qu’une pratique mais aussi une foi,
on m’a envoyé en retraite spirituelle,
j’ai connu des sortes d’hallucinations et des déformations de la réalité pendant deux jours de suite, à tel point que je ne pouvais plus me diriger sans l’aide d’un camarade auquel je donnais le bras,
l’espace était devenu lumineux et sombre à la fois et j’entendais des voix mélangées qui formaient un murmure,
l’espace était à la fois plus profond et plus étroit comme si mon champ visuel était déformé, les couleurs, les lumières ne se mélangeaient plus les unes aux autres de la même manière, les sons avaient des échos, mais des échos sans résonnance, comme des échos qui ne quittaient pas leur source, et les personnages semblaient s’ignorer les uns  les autres…
c’était la première fois et la dernière fois de ma vie que j’avais ce genre de troubles, car je n’ai jamais rien connu d’aussi fort par la suite

je pensais que j’étais destinée à un sacrifice
c’était le début d’une obsession qui m’a longtemps poursuivie, l’idée d’être destinée au sacrifice, l’idée d’être sacrifiée, d’être l’objet d’un sacrifice public ou d’une expérience, d’être le cobaye, d’être une de ces personnes à qui on fait jouer un jeu qu’on n’aurait jamais accepté de jouer soi même
de retour, j’ai commencé à m’automutiler pour apprivoiser la douleur et apprendre à la dominer


adolescence

mes enseignants ont demandé à mes parents de prendre en compte mes problèmes de comportement qui s’aggravaient brusquement
car jusque là, seuls les enfants de ma classe avaient remarqué certaines de mes brusqueries et de mes incohérences
les enseignants commençaient de remarquer mes silences et mon regard particulier
j’avais déjà une manière peu commune de fixer les gens sans vraiment les regarder
on parlait de comportement de fuite et de tendances dépressives
je supportais de moins en moins qu’on me parle et qu’on me touche
moi même, je ne parlais presque plus et ne pouvait que répondre à des sollicitations d’une manière rapide,
non pas que je refusais de parler, mais je n’avais plus de spontanéité, cette spontanéité qui poussent les gens à s’exprimer quel que soit l’intérêt de leurs arguments, cette spontanéité qui rend les gens bavards bien malgré eux
je n’étais plus capables que de conversations strictement utiles et forcément peu nombreuses

je commençais lentement de me donner une apparence
j’ai commencé à fumer et à écouter des musiques dures,
j’ai commencé à lire de plus en plus
j’ai commencé à lire entre les lignes des livres qui ne m’étaient pas destinés,
j’étais sensible au son, au ton, à l’émotion d’un texte et je ne souffrais pas de ne pas comprendre les arguments d’un auteur s’adressant à des adultes, s’adressant à des personnes bien différentes de moi
j’étais attirée par les livres de science fiction et de philosophie et je lisais sans difficulté 
j’avais une envie démesurée de m’endurcir physiquement et de développer mon intelligence
j’aurais aimé être un esprit pur dans un corps de métal

j’ai changé de classe et j’ai du abandonner l’étude de la musique classique qui me fatiguait

j’ai évolué jusqu’à l’âge de seize ans sans changement notable
mon emploi du temps avait été aménagé et je suivais une partie des cours à la maison

je parvenais à maintenir un équilibre fragile entre deux tentations, celle de l’ambition naturelle qui me poussait à vouloir m’intégrer à la société pour y réaliser une vie que j’imaginais stable et celle de la fuite, de la soumission à des perceptions cachées, à des perceptions obscures qui semblaient souvent se lier à moi et vouloir me corrompre
je subissais ainsi, de temps à autres des bouffées d’angoisse qui surgissaient de nulle part et m’obligeaient à écouter de la musique ou à me balancer pour ressentir ce rythme apaisant, ce rythme répétitif et monotone que procurent aussi bien certains sons que certains gestes

j’étais devenue une personne au tempérament sauvage, asociale, une personne qui ne parlait presque pas et qui attirait toutes sortes de commentaires...
je n’avais pas lié une seule nouvelle amitié depuis l’âge de douze ans et mes amitiés passés s’étaient dissoutes, si bien que je n’avais plus aucune vie affective
mais j’étais capable de défendre mes intérêts en cas de nécessité

j’avais des objectifs précis et je ne doutais pas de pouvoir les réaliser dans l’avenir
j’étais lucide et plus intelligente que la moyenne
j’étais attirée par les fortes personnalités
je commençais à chercher des maîtres

je ne prenais pas en compte les avertissements
on m’avait prévenu que si je ne me mettais pas à parler d’avantage, je n’arriverai pas à me développer normalement et je ne comprenais pas ce genre de menace

j’avais confiance en moi, j’ai toujours eu confiance en moi

je pense qu’à ce moment là, j’avais déjà fait l’expérience d’un nombre important de troubles et symptômes psychiatriques
pourtant, je suis sûre que je n’étais pas encore schizophrène, au sens où la schizophrénie m’a ensuite rendu complètement inapte à toutes choses, au sens de cette schizophrénie globale, qui touche l’être au plus profond et brise les mécanismes intérieurs les plus fondamentaux
j’étais encore apte à tout ce qui s’impose à la vie d’un adolescent, se diriger, demander et obtenir, se renseigner, comprendre les impératifs sociaux...
j’étais seulement devenu inapte à toute relation affective et n’imaginais les relations sociales que sous l’angle de la domination et de la protection
les notions d’échange entre deux personnes ne m’étaient plus accessibles, je n’avais avec mes contemporains de tous âges que des relations strictement utilitaires
par ailleurs, je commençais progressivement à perdre le goût et l’envie de tous les plaisirs, y compris les plaisirs de la table et je mangeais de moins en moins
j’avais ainsi développé ce qui sera plus tard certains symptômes secondaires de ma schizophrénie sans en avoir encore développé les symptômes principaux

(suite)
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14 mai 2006 7 14 /05 /mai /2006 20:38

INSTALLATION


premiers symptômes

je suis rentrée en fac de médecine à l’âge de seize ans
je crois que j’allais bien
j’avais des objectifs relativement élevés quant à ma formation universitaire
ma vie me plaisait
je garde de bons souvenirs du premier semestre
j’ai fait un stage infirmier pendant les vacances, en service de chirurgie et j’ai connu la fierté de porter la blouse blanche
c’était la frime en trois dimensions, et le plaisir d’appartenir à une institution, un monde adulte, hiérarchisé mais solidaire
cette expérience a beaucoup contribué à me donner une bonne idée du travail
par contre, je ne me souviens presque pas du second semestre, alors même que j’assistais à tous les cours
cette perte de mémoire est peut-être un des premiers symptômes

j’avais du mal à me concentrer et je devenais impressionnable, aussi bien sur le plan sensoriel (image, bruit…) que sur le plan intellectuel (certaines phrases, certaines voix…)
je m’interessais aux sciences, j’étais un esprit cartésien,
je lisais des livres consacrés à la neurologie, et d’autres, à l’histoire
je n’étais plus attirée par les religions et je me méfiais des discours inspirés, des discours exaltés
je trouvais ridicule tous les discours et tous les comportements excessifs, par contre, j’étais attirée par les attitudes esthétiques et les paradoxes intellectuels
je ne consommais aucune drogue, je n’ai même jamais goûté une seule fois au cannabis
je n’étais attirée ni par l’anarchie ni par la violence,
j’étais aimable et très serviable, beaucoup plus que la moyenne, j’éprouvais un certain plaisir à faire ce qu’on me demandait, mais je ne parlais toujours pas
j’étais réputée particulièrement raisonnable,
je fuyais les plaisirs et me soumettais à une discipline alimentaire et sportive,
j’étais soucieuse de mon allure vestimentaire et j’étais attirée par le luxe

j’ai commencé à me méfier de plus en plus de la nourriture, de certains gestes excessifs et de certaines pratiques
je cherchais à m’économiser
je cherchais les règles d’une vie où rien ne serait gaspillé
je devenais hostile aux personnes qui dispersaient leur énergie dans des choses et des paroles futiles
je mangeais de moins en moins et m’habillais toujours de la même manière
j’avais du mal à me reconnaître et j’étais obligée de détailler mon visage dans la glace pour mieux le connaître et le mémoriser
j’avais peur de me perdre

c’était pour moi sans doute une manière de me recentrer sur le principal, j’avais peur d’être distraite, je n’arrivais plus à me concentrer suffisamment pour me permettre autre chose qu’une vie réglementée sur la base d’un régime minimal
par ailleurs, je sentais mes forces décliner

je subissais différents malaises de plus en plus fréquents
ce n’était pas nouveau, c’était seulement plus fréquent
ce n’était pas des pertes de connaissance, je tombais, je transpirais, je me vidais de mon eau, et puis je me relevais, épuisée et frigorifiée, comme  vidée de ma substance
je pense que c’est une sorte de lutte qui a commencé ainsi, au sein de mon organisme, je pense à l’installation d’un désordre qui a commencé par s’exprimer d’une manière somatique avant de s’exprimer d’une manière psychiatrique 


j’ai été hospitalisée en endocrinologie, puis dirigée vers un service de neurologie
on m’a donné une prescription et on m’a indiqué que mon cas ressortissait à la fois d’un trouble nerveux et d’un contexte psychiatrique dépressif
c’était la première fois et la dernière fois avant bien longtemps que je m’intéressais au diagnostic me concernant
on ne m’a pas proposé un suivi psy à proprement parler
je faisais face à des médecins d’un certain âge peu enclin à envoyer une personne de 17 ans dans un établissement psy
dans les années 80 les hopitaux psy étaient encore peu adaptés aux plus jeunes
ils n'imaginaient pas non plus de me confier à des psychiatres libéraux qui étaient jugés trop imprégnés des théories psychanalytiques


aggravation

j’ai commencé à me figer d’une manière intempestive, c’étaient des épisodes de stupeur, comme si tout à coup j’avais été paralysée,
cela commençait par une sorte de ralentissement, et puis tout à coup c’était un oubli, un oubli de soi ou de mon corps, j’étais immobile et je ne savais pas pourquoi, et les autres me demandaient pourquoi je ne bougeais plus
le plus souvent, c’était l’inverse, je n’arrivais pas à m’arrêter, je commençais une action et je la menais jusqu’à son terme sans pouvoir m’arrêter quelle que soit l’heure et quelles que soient les circonstances
j’était comme engagée dans un tunnel et je ne voyais qu’une seule  issue : l’accomplissement de ma tache, j’étais incapable d’envisager de m’interrompre

je recherchais les répétitions, je répétais les gestes des autres et leurs paroles ainsi que leurs voix
je n’écoutais plus ce qu’on me disait, je n’entendais que le son et le ton de la voix
j’étais sensible à tous les mouvements et tous les signes

j’avais des problèmes d’élocution et je ne terminais pas mes phrases
mes parents me disaient qu'ils ne comprenaient jamais ce que je disais

j’étais maladroite, je me coupais avec les couteaux et je laissais tomber les objets, je me cognais sur les tables et je me tenais mal

je constatais ces difficultés et je m’interrogeais quant à leur signification et leur gravité,
mais je n’étais pas inquiète pour moi
j’étais plutôt inquiète des mauvaises réactions que mon comportement aurait pu susciter

j’ai cessé d’aller en faculté par peur de me faire remarquer

j’ai décidé de chercher du travail,
je voulais quitter le domicile familial et mon environnement habituel dont je pensais qu’il exerçait sur moi une influence défavorable
je ne reprochais rien à mes parents dont les choix religieux, politiques et esthétiques me convenaient, simplement je pensais que leur présence à mes côtés ne m’était pas bénéfique, je pensais qu’ils exerçaient sur moi, par leur simple présence, leur corps et leurs paroles répétives une influence néfaste comme une sorte de magnétisme
je pensais qu’eux et moi étions antagonistes
en attendant d’avoir dix huit ans, j’ai commencé de fréquenter les cafés (je ne buvais pas d’alcool) et les bibliothèques universitaires
je lisais des livres d’histoire et des encyclopédies
j’étais fascinée par la connaissance, par le savoir, par le vocabulaire, par les théories et les témoignages, j’aurais voulu tout savoir
j'accumulais un nombre énorme de connaissances
j'apprenaient beaucoup de choses par coeur
je marchais de plus en plus dans la capitale, je marchais des heures et des heures sans savoir où j’étais et à chaque fois je m’étonnais de ce que je voyais
je commençais à remarquer tous les détails, les murs, les fenêtres, les visages des gens
tout me semblait avoir un sens caché
tout me semblait important
tout me semblait inhabituel

j'avais une hyperactivité tant sur le plan intellectuel que physique et je dormais mal

j’avais l’impression d’être entourée par une infinité d’événements, d’histoires et de vies qui pouvaient toutes avoir une certaine importance
ou alors, acquérir peut-être une certaine importance, à un moment donné, comme par exemple à la suite d’un signal quelconque

j’ai commencé à lire les dictionnaires pour comprendre le sens des mots
j’ai commencé à noter mes pensées
je passais mon temps à chercher le mot juste, à mettre des mots sur les choses, à me répéter des mots et des phrases, des ritournelles et des explications savantes
je voulais apprendre des langues étrangères
je voulais changer de langue et de pays
j’ai commencé à remarquer les couleurs comme si elles étaient plus importantes que les formes,
j’étais particulièrement impressionnée par la couleur violette qui m’attirait irrémédiablement comme la lumière d’un phare dans la tempête et par la couleur rouge
j’ai commencé à remarquer la couleur du ciel et tous les changements de lumières

je voulais tout rationaliser et tout codifier, ma manière de manger, de m’habiller, de parler (rarement)
comme s’il me semblait absolument nécessaire de tout contrôler et de tout comprendre en développant si nécessaire des théories et des principes relatifs aux obligations qui étaient les miennes vis à vis de la société
j’étais très soucieuse de respecter un contrat entre la société et moi, un contrat qui aurait fixé les limites de nos obligations réciproques
et je pensais que je devais parvenir à une discipline et une obéissance parfaite

je pensais que ma vie serait courte et que j’allais finir par disparaître, au sens propre et au sens figuré
je pensais à la fois à des voyages, à des disparitions, à la mort, et à tout ce qui s’y rapporte, dans un amalgame
j’intégrais l’idée que mon histoire serait plus proche de celle d’un personnage héroïque et romantique que celle d’une personne réelle
je me considérais comme appartenant d’avantage à l’expérience humaine qu’à la société


je devenais indifférente
je passais beaucoup de temps à tenter d’imaginer l’avenir

j’étais souvent allongée sur mon lit et j’écoutais de la musique
j’essayais d’entrer dans le rythme, je choisissais des airs à la fois doux et puissants

tout devenait de plus en plus difficile
j’étais obligée de réfléchir à chacun de mes gestes, car aucun d’entre eux n’était plus naturel
j’étais obligée de contrôler mes gestes, mes paroles et mes regards, les gestes, les paroles et les événements extérieurs, je devais supporter le poids excessifs des sons et des couleurs qui me fatiguaient et ne pas céder à la poussée de mes pensées contradictoires, que je remplaçais par des ordres, des ordres que je me donnais à moi même, comme si j’étais devenu mon propre élève ou mon propre esclave

un jour, alors que je me reposais dans l’après midi, allongée sur mon lit, je me suis réveillée et j’ai pensé que j’étais peut-être morte,
j’ai attendu longtemps qu’on vienne m’emporter puis j’ai réalisé que je délirais
j’avais l’impression que mon corps se liquéfiait à l’intérieur, je sentais l’épaisseur d’un liquide chaud qui coulait depuis ma tête vers les pieds
je n’arrivais pas à me lever
j’étais comme frappée par une fatigue qui aurait non seulement affecté mon corps mais également ma perception au point que je me demandais si mon environnement ne s’était pas lui aussi figé
je ne savais plus si le temps s’était arrêté ou si j’étais la seule victime de cette immobilisme

j’ai été hospitalisée en psychiatrie
je n’étais pas opposée à cette hospitalisation même si je n’en connaissais pas les motifs
quand je suis arrivée, je n’ai pas eu d’entretien avec un psychiatre car je ne parlais pas
il m’a seulement demandé ce qui se passait et j’ai dit “je ne sais pas”
il n’a pas insisté face à mon mutisme
j’étais figée physiquement et intellectuellement
le haut de mon corps était raide et je ne réagissais plus à rien
au bout de deux jours, j’allais beaucoup mieux
je n’ai pas participé aux discussions qui ont permis l’établissement d’un diagnostic
au bout de quelques semaines je parlais un tout petit peu avec la plus jeune des infirmières, la seule qui ne me semblait pas jouer un rôle, la seule qui me semblait naturelle
je pensais que je filais un mauvais coton mais que ce n’était pas grave
je remarquais les oiseaux, les fleurs et les chats errants dans le parc de l’hopital, j’aimais leur compagnie, j’appréciais le silence de l’établissement et je dormais quatorze heures par jour

j’avais l’impression d’avoir quitté ma vie et d’être en train de vivre une sorte de voyage intérieur, dont je ne savais plus très bien comment il avait commencé ni pourquoi

c’était la fin d’une première période dont je me souviens comme celle d’une accélération
quand tout est devenu difficile
quand les échecs se sont succédés
quand les maladresses se sont accumulées
comme si je n’avais cessé de manquer des marches
comme si chaque échec créait un déficit irrémédiable
c’était une sorte de déscente vertigineuse
au pas cadencé et mécanisé de mon corps devenu raide et froid
tout s’était transformé en une multitudes de détails
de détails, de rythmes, de couleurs et de mots
jusqu’à ce que toutes les habitudes, tous les instincts, tout ce qui est naturel ait disparu
parfois je me suis demandée si je n’avais pas volontairement opéré cette mise en pièce de ma personne naturelle, de ma personne spontanée
je ne sais pas

(suite)



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14 mai 2006 7 14 /05 /mai /2006 20:36

STAGNATION


j’avais 20 ans et j’ai pris un appartement
j’avais économisé mes premiers salaires gagnés quand j’avais travaillé pendant les vacances dans les bureaux de mon père
je voulais trouver un travail simple
j’avais des problèmes de tension artérielle et je ne devais pas faire de mouvements bruques,
j’avais été placée sous le contrôle d’un cardiologue à l’hopital
j’avais souvent des vertiges

j’étais attirée par le vide,
j’avais peur de tomber du balcon de mon appartement au troisième étage,
pour ouvrir la porte fenêtre, j’y allais en fermant les yeux puis je m’éloignais à reculons, ensuite je demeurais sans bouger jusqu’à ce que je puisse refermer

mes vertiges concernaient autant la dimension horizontale
j’étais effrayée par la perspective de fuite des rues les plus  longues

souvent, je restais sans bouger et le temps passait sans que je m’en rende compte

parfois, je me mettais à me balancer d’avant en arrière,
parfois ma tête venait taper le mur et je continuais très doucement de me balancer en entendant ma tête taper mais je ne sentais rien

quand je sentais que l’environnement devenait trop hostile, j’allais me baigner le visage dans l’eau froide jusqu’à ce qu’il soit un peu froid ou je prenais un bain chaud
je faisais une grande consommation d’eau et j’avais peur que mon propriétaire le remarque

je me demandais si j’avais une chance de me réadapter un jour,
j’avais peur de devenir définitivement sauvage
j’avais peur de devenir violente
je pensais qu’il me faudrait aller vivre à la campagne, pour y exercer un métier agricole au contact de la nature et dans la solitude
je commençais à envisager le caractère définitif et incurable de mon trouble

je pensais que je manquais de volonté et de force, que je n’avais pas de résistance au stress et que j’étais immature,
je pensais que j’avais manqué une étape de mon développement et qu’il me manquait une écorce,
j’avais l’impression que tout le monde et toutes les choses pouvaient me soumettre et s’emparer de ma volonté 
je pensais que je souffrais d’un problème de développement et non d’un problème psychiatrique
il y avait une seule chose que j’aimais en moi, c’était mon calme, comme une capacité supérieure à supporter tous les évènements sans broncher, ou comme une patience infinie
je pensais qu’il ne pouvait rien m’arriver de grave

je pensais qu’il allait se passer quelque chose, quelque chose de décisif et que je devais attendre cet événement
je pensais que je subissais une épreuve ultime d’une importance exorbitante, puis je pensais que cette idée était la cause de ma propention à la grandiloquence

j’avais tendance à envisager ma vie et ma personne sous un angle mégalomaniaque mais j’étais encore capable de critiquer ce genre de sentiment
ainsi, donc, je considère qu’il ne s’agissait pas d’un délire

j’avais du mal à manger,
j’étais gênée par la couleur des aliments dans l’assiette
j’étais gênée par la texture des aliments, je ne les reconnaissais pas et parfois je ne savais pas s’ils étaient chauds ou froids
éventuellement, j’avalais les bouchées avec un verre d’eau comme des cachets
je mangeais toujours le même chose pour que ce soit plus simple le matin et le soir et à midi j’avais un menu par jour, un pour le lundi, un pour le mardi...

j’évitais les psychiatres, je les voyais peu, je pensais que tant que je n’arrivais pas à parler, cela ne servait à rien de les fréquenter
j’avais remarqué mon incapacité à parler en mon propre nom
j’avais peur des malentendus
je pensais qu’ils ne comprenais pas ce que j’avais et qu’ils se trompaient sans cesse
je répétais des discours entendus, des discours particulièrement raisonnables,
j’étais gênée par ma propre voix que j’entendais mal, j’avais l’impression d’avoir des cailloux dans la bouche
j’avais tendance à parler d’une manière un peu précieuse en employant des termes inusités
j’étais gênée par les mots qui ont plusieurs sens et parfois je ne comprenais pas ce que je disais moi même

je ne pensais pas les psychiatres étaient susceptibles de m’aider parce qu’il me paraissait évident qu’ils étaient gênés face à moi comme je l’étais face à eux
je trouvais toutes leurs paroles déplacées, toutes leurs initiatives maladroites, je trouvais qu’ils manquaient d’intelligence et de sentiment
je pense qu’ils devaient penser la même chose de moi

j’écrivais des mots et des phrases, puis je me relisais et je ne comprenais pas
tous les mots me semblaient imparfaits et étranges
je dessinais et je prenais des photos dans mon appartement
j’étais attirée par les images
je faisais du sport, de la marche et de la course à pieds dans les bois
j’écoutais la radio, particulièrement les émissions culturelles, afin de m’instruire,
j’avais peur de perdre mon intelligence
j’avais peur de sombrer dans une sorte d’imbecillité, mélange de bêtise et d’immaturité

je rendais des services à ma famille et à mes voisins
c’étaient comme des petits boulots qui me permettaient de ne pas complètement régresser socialement et de conserver une utilité
on me donnait de l’argent, mon père m’aidait financièrement

je ne supportais plus de monter en voiture, j’avais l’impression que les autres voitures nous fonçaient dessus,
je demeurais dans un espace relativement réduit d’environ 1 km carré avec le supermarché où j’allais m’approvisionner


réaction

à 23 ans, je me sentais mieux et j’ai multiplié les contacts pour tenter de trouver un emploi stable
j’ai fait des efforts qui m’épuisaient mais je parvenais à honorer mes rendez vous
j’écrivais des lettres dont je me rendais compte après qu’elles étaient inadaptées à leur situation du fait qu’elles étaient trop éloquentes
j’adoptais facilement un ton incantatoire dès que je voulais convaincre, par la répétition de certaines phrases et la pratique de la maxime

j’ai accumulé les échecs pendant un an et demi
j’ai commencé à souffrir psychologiquement de ma situation, pour la première fois
j’ai commencé à lutter contre ce qui me semblait être un manque de volonté associé à une fragilité sensorielle énorme trahissant un développement altéré
je lisais quelques livres de psychologie
je cherchais à comprendre les mécanismes qui avaient pu me priver de cette fonction mystérieuse, cette espèce de fonction vitale dont j’étais dépourvue et dont tous les autres étaient dotés
j’étais persuadée d’être entre deux maladies, entre deux symptômes, d’être inclassable et problématique car les médecins semblaient très embarrassés face à moi
mais je ne leur demandais pas encore de me dire mon diagnostic
et je ne leur parlais toujours pas
par contre je les écoutais très attentivement

j’ai regressé au point de ne plus réussir à assurer les taches quotidiennes,
j’étais figée dans une espèce de passivité et dans l’attente des lumières qui entraient par la fenêtre
je ne pouvais plus m’exprimer et je sentais une forme de violence monter en moi dès qu’on m’adressait la parole
j’avais peur de commettre une agression
j’avais peur d’aller en prison
je ne faisais plus la différence entre mon trouble médical et une situation de délinquance
je pensais que mon cas pouvait aussi bien ressortir de la médecine que de la justice
je pensais que j’avais commis des crimes contre la morale et la décence et que j’avais ainsi développé des déviances psychiatriques
je pensais que j’avais de mauvaises pensées


la rue

je suis partie vivre dans la rue avec la ferme intention de m’adapter à ce mode de vie dont je pensais qu’il pouvait me convenir du fait que mes problèmes me semblaient moins importants quand j’étais dans la nature,
j’envisageais de me faire embaucher comme saisonnier dans des entreprises agricoles ou de me suicider
je n’étais pas attirée par la mort mais j’envisageais un suicide d’honneur en cas d’échec final
c’était ma dernière chance

je suis partie au bord de la mer car je ne souhaitais pas m’associer à cette foule de SDF qu’on croise dans les villes et qui me faisaient peur
j’ai marché plusieurs centaines de kilomètres depuis Saint Nazaire
je voulais aller en Espagne
je mangeais le matin uniquement, du jus d’orange et du pain
je souffrais du manque de sommeil
la nuit, les chiens aboyaient et me faisaient peur
les phares des voitures trouaient la nuit ainsi que les moteurs
des voix se faisaient entendre comme autant d’échos sans origine aucune
dans l’herbe les insectes faisaient du bruit et mêlaient le craquement de leurs mandibules aux bruits du vent et de la pluie
quand il pleuvait je devenais vite aussi humide qu’une éponge et une odeur de vieille branche montait autour de moi
je souffrais de déshydratation du fait que les fontaines d’eau publique ne proposaient pas d’eau potable
j’avais eu dès le début de grosses brulures et coups de soleil du fait que ma peau  n’avait pas vu le jour pendant longtemps
mes pieds me faisaient souffrir et j’avais du sang dans mes chaussures tous les soirs
car je ne portais pas de chaussettes
je les baignais dans l’eau de mer pour les cicatriser mais le lendemain les plaies recommençaient de saigner
je me réveillais avant l’aube
je regardais passer les couleurs mystiques les unes après les autres, orange, rose et le violet symbolique des tragédies
puis je voyais le ciel s’installer et une nouvelle journée s’ouvrir
je marchais au milieu des oiseaux
et je traversais les paysages

je me sentais mieux
j’allais au cinéma alors que je n’étais pas sortie depuis longtemps
curieusement je n’avais peur ni des images ni des voix ni de la musique ni de l’obscurité de la salle
tout était devenu plus facile
je me sentais plus libre que je l’avais jamais été
j’avais cessé d’accumuler les échecs et les erreurs
j’étais dans un monde sans objectif ni limite et je ne pouvais donc plus me heurter à mes propres limites ou mes propres erreurs
j’avais cessé d’avoir honte et d’avoir peur
j’avais cessé de minimiser la situation, de tenter d’arranger les choses, j’avais cessé de m’épuiser en tentant de donner à ma vie un semblant de forme
et je récupérais toute cette énergie que j’avais dépensé à me battre sans aucune stratégie

j’étais partie plus loin qu’il n’est possible
dans l’inconnu
et nul ne savait où j’étais
j’étais comme morte avec l’avantage d’être encore en vie

j’avais acheté un sac de couchage et une couverture de survie
je traversais des petits villages et parfois des personnes me parlaient d’une manière amicale,
j’avais envie de me fondre dans la nature et de devenir un animal
j’avais envie de vivre et je voulais pouvoir faire des projets
j’ai pensé que j’étais malade mais que ce n’était certainement pas très grave
j’ai demandé à être réhospitalisée


dernière hospitalisation

j’appréciais l’hopital
l’homme de ménage m’appelait “chef” et cela me rassurait qu’on puisse encore m’appeler ainsi
l’aumonier venait me parler et j’aimais pouvoir parler à un inconnu qui ne paraissait pas s’effrayer de mon apparence
l’interne était gentil mais il semblait avoir un peu peur de moi
il semblait insister sur le caractère durable de mes troubles
le patron me demandait seulement comment j’allais et je répondais invariablement que j’allais bien
il était d’une grande politesse
le chef de clinique m’expliquait les décisions qui étaient prises
l’infirmier me réveillait à la fin de chaque sieste et me sortait de mes torpeurs
c’était lui le chef de la troupe féminine
ses collègues donnaient les médicaments et jouaient au scrabble avec nous
je parlais avec une autre patiente de mon âge qui était enceinte et qui était à la fois gentille, aimable et jolie
je parlais avec un patient qui était couvert de tatouage et qui ressemblait à un personnage féérique (tendance série noire)
j’appréciais beaucoup cet hôpital

on m’a dit qu’il me faudrait beaucoup de temps
on m’a accordé un statut de personne handicapée
je n’avais rien demandé, les décisions étaient prises pour moi et je signais les papiers
on me regardait d’un air triste et j’étais sans doute la seule personne à ne pas avoir peur de la situation
on m’a inscrite dans un hôpital de jour
on m’a proposé de postuler à des emplois réservés aux personnes handicapés
j’ai accepté ce qu’on me proposait alors même que je n’avais qu’une idée en tête, partir vivre au moyen orient
c’était une sorte de rêve qui était né au moment où j’étais entré dans cet hôpital, au moment où je cherchais un objectif et une perspective pour l’avenir
je pensais qu’il me fallait trouver l’endroit où je pourrais être en harmonie avec l’environnement
je pensais que mes problèmes venaient au moins partiellement de mon environnement


hopital de jour

J’aimais l’hôpital de jour parce que c’était un endroit calme,
nous étions peu nombreux,
il y avait des jeunes et des vieux, des schizos et des grands dépressifs parfois très âgés
on y faisait des choses simples et je réussissais à les faire même si parfois, souvent, je ne les avais jamais faites avant,
aucun objectif ne nous était assigné,
c’était une ergothérapeute qui animait mon atelier et elle n’avait que 25 ans, comme moi
elle était dynamique et gentille à la fois parce qu’elle savait ce qu’elle devait faire
elle était exemplaire
elle semblait heureuse et sans artifice
les psychiatres, eux, semblaient beaucoup moins sûrs d’eux
j’étais parfois gênée par le caractère un peu enfantin de certains exercices mais rassurée par la présence au sein du groupe de patients de personnes d’un certain âge
car j’avais toujours cette peur de devenir définitivement immature

je n’ai pas voulu aller dans un autre centre plus moderne dédié aux jeunes psychotiques
je ne voulais pas de cette promiscuité là
avec mes semblables

je supportais bien le Solian
j’étais attachée à ce médicament à cause de son nom qui faisait penser au soleil et parce que j’avais envie de m’attacher aux objets pour les rendre familiers


cotorep

j’ai fait l’objet d’un entretien à la cotorep
le médecin m’a fait passé un test visuel en me demandant de regarder des images composées de couleurs en vitrail dans lesquelles se dessinaient des chiffres
cela ressemblait à un test de détection du daltonisme
puis, il m'avait demandé si je voulais travailler et j'avais dit "oui"
ce fut sa seule question
à l'époque, je ne parlais pratiquement pas sauf en cas d’urgence
on m’a expliqué que je n’étais pas en état de faire l’objet de véritables tests à l’époque et que j’avais donc fait l’objet d’un test bidon

la cotorep a rejeté mes demandes s’agissant d’emplois réservés sans que je connaisse le motif de ces rejets
je ne savais toujours pas de quoi je souffrais et je n’avais pas demandé de diagnostic
 
(suite)
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14 mai 2006 7 14 /05 /mai /2006 20:34

READAPTATION

j’ai fait un stage proposé par l’ANPE aux personnes en difficultés titulaires du baccalauréat,
j’ai passé et réussi un examen de sélection
j’étais associée à des femmes présentant des difficultés de tous ordres, médicales, sociales...
on apprenait les techniques de base pour postuler ensuite à tous les emplois de bureau : la rédaction de courier, le classement, le standard, la communication professionnelle, le droit, l’économie... pendant un an
c’était pour moi l’occasion de retrouver un rythme de vie régulier et de m’intégrer à un groupe de personnes peu exigeantes
c’était une étape particulièrement utile
je ne voulais pas travailler dans ce milieu là, je préférais tenter de retrouver quelque chose dans un domaine scientifique
j’arrivais à suivre les cours, sauf les plus théoriques, tels que la comptabilité ou l’économie
mais j’étais très bonne dans les domaines les plus pratiques et je tapais très vite à la machine, plus vite que tous les autres

j’ai passé des concours dans la fonction publique en visant des postes dans le domaine de la biochimie du fait que j’avais conservé quelques restes de connaissance de ma première année de médecine
j’ai trouvé une place dans un laboratoire public
c’était un poste d’agent chargé de petites taches techniques et de l’entretien du matériel,
un poste sans responsabilité et peu prestigieux

j’avais fait un effort psychique important quant à l’image que j’avais de moi même pour accepter enfin d’entrer dans le monde ordinaire par la petite porte, la porte des sans diplomes et des exécutants
j’avais enfin admis qu’il me fallait faire un trait de plume définitif sur mon enfance, mon éducation, mon ambition professionnelle et toutes mes aspirations
j’acceptais l’idée de repartir à zéro, comme l’amnésique, comme l’exilé, comme celui qui ne sait plus rien
j’acceptais de vivre d’une manière triviale et ordinaire, de dépenser mon énergie à la commission de gestes simples et de faible importances, j’acceptais l’idée de renoncer aux rêves et aux questions de morales

nous étions quatre ou cinq du même âge et nous formions comme un clan
j’étais bien acceptée même si parfois, on se moquait de moi, de mes silences, de mes maladresses et de mes répétitions
j’imitais les autres
ma très grande capacité d’imitation, à certains égards pathologique, m’a bien aidée
ils étaient moins intelligents que moi mais beaucoup plus adroits et je pouvais apprendre beaucoup à leurs côtés

j’ai recommencé à parler en apprenant par coeur certaines phrases banales qui servent dans toutes les conversations et en m’aidant de mes mains pour me donner de l’assurance et du rythme
je m’obligais à participer aux conversations et à poser des questions quand je ne comprenais pas
j’ai réappris à entendre ma voix en chantant
je suis allée dans des restaurants pour participer à des dîners auxquels on m’a invitée
j’étais submergée par les voix et les mouvements et j’avais l’impression d’être ivre, d’être dépassée par le rythme des choses et des paroles, je ne comprenais ni les plaisanteries ni certains discours relatifs à la sexualité ou à la politique du fait que j’avais encore une vision naïve ou grossière des rapports humains, qu’il s’agisse des rapports entre les hommes et les femmes ou des rapports entre les classes sociales

j’ai fini par retrouver la capacité de me déplacer et d’agir sans effort et même avec plaisir,
cela s’est passé assez soudainement
j’avais 28 ans
j’ai compris alors que je ne manquais ni de force ni de volonté, mais que j’avais un problème de perception de mon environnement
j’ai compris que les actions et les déplacements étaient faciles à négocier quand on ressentait l’environnement comme étant harmonieux et pacifique
j’ai compris que jusqu’à présent j’avais toujours vécu avec des perceptions fausses qui m’avaient épuisée
j’ai compris que j’avais toujours vécu dans une sorte de maladresse inouie qui rendait chaque action périlleuse
j’ai commencé pour la première fois à envisager le vrai sens et la vérité de ma maladie

j’ai pris de l’assurance
petit à petit j’ai créé des habitudes et j’ai pu apprendre à dominer l’espace urbain, la fréquentation de quelques magasins, les relations humamines avec mes collègues et mes supérieurs
j’ai pu me permettre d’évoluer dans mon travail
j’ai cherché à avoir quelques loisirs, j’ai commencé à visiter des musées, à Paris, je continuais d’aimer les images et les couleurs, le cinéma me fatiguait trop
je ne pouvais toujours pas avoir de vie amicale ou affective du fait que j’avais avec les autres des relations abruptes
et que je ne sentais pour eux aucune affection, simplement parfois un peu de curiosité
deplus j’avais tendance à être victime de certains abus et à me mettre au service des gens
je me demandais toujours ce que je devais à l’autre
j’avais peur qu’on me reproche quelque chose
je voulais être altruiste
je ne parvenais pas à établir des relations spontanées

j’ai arrêté de prendre des médicaments
j’ai un peu régressé mais j’ai eu besoin de moins d’heures de sommeil
les médicaments m’endormaient et me posaient des problèmes de concentration qui pouvaient mener à un accident du travail

j’avais 30 ans
j’ai accepté quelques responsabilités professionnelles
je me sentais peu apte à les assumer
j’étais trop raisonnable et trop respectueuse des règlements
j’étais victime de l’abus de certains qui me faisaient faire leur travail à leur place et je ne savais comment acquérir de l’autorité
j’étais dépourvu du minimum de charisme nécessaire aux personnes chargées de responsabilités

j’avais tendance à tout considérer sous l’angle du devoir
je me demandais ce que je devais faire pour progresser
je me protégeais,
je me demandais sans cesse ce que j’avais le droit de faire et ce qui m’était interdit
j’étais obsédée par l’idée que je risquais certainement de retourner dans un hopital et d’y être hospitalisée à vie
j’avais pris conscience de la gravité de mes troubles depuis que je les avais vu disparaître et que j’avais réussi à me réadapter et j’avais peur de moi même

j’ai rencontré un homme affectueux dont je suis devenue amoureuse
je ne connaissais pas ce sentiment
j’ignore pourquoi mais cette relation m’a destabilisée gravement
j’étais très soumise à lui et je retrouvais avec lui des sensations que j’avais complètement oubliées comme par exemple le plaisir du contact physique et de l’intimité,
en peu de temps, je sentais se réveiller en moi une foule de sentiments et d’impressions comme si tout à coup j’étais devenu quelqu’un de beaucoup plus vivant

j’ai fait une rechute
je me suis laissée entraîner un jour de fatigue par des impressions délirantes se manifestant par un ordre supérieur, comme un ordre venu à la fois de très haut et de très loin
je pensais être en danger
j’ai quitté mon domicile et je me suis perdue
j’ai cessé de m’alimenter jusqu’à l’épuisement
en quelques jours j’avais considérablement régressé mais je me sentais bien
quand je suis retournée voir un psychiatre, j’avais perdu certains de mes acquis, et une partie de ma mémoire

il m’a fallu un an et demi pour retrouver le niveau de développement que j’avais atteint avant la rechute

j’ai accepté de faire une petite psychothérapie d’inspiration analytique
il s’agissait pour moi d’apprendre à connaître mes troubles et de connaître enfin ma maladie
d’identifier certains modèles relationnels récurrents venus de l’enfance sur lesquels j’avais trop tendance à m’appuyer et dans lesquels je m’enfermais
il s’agissait aussi de briser les blocages et les habitudes que j’avais peut être moi même créés et qui me conduisaient à l’échec
en particulier, j’avais tendance à me laisser dominer par des personnes abusives, et j’avais tendance à m’interdire toutes sortes de chose par peur d’être fatiguée ou de connaître un échec, un incident quelconque ou de commettre en public une maladresse spectaculaire
les séances duraient 3/4 dheure, une fois par semaine, pendant un mois et demi
cela m’a permis de remettre en question certaines manières que j’avais de me considérer moi même
le psychiatre me traitait comme une personne non psychotique
il était très aimable mais assez sévère
le seul fait de sa sévérité était fondamental, pour moi qui depuis si longtemps bénéficiait de la part de tous d’une sorte d’indulgence un peu méprisante
je n’aurais pas pu faire cette thérapie plus longtemps
je pense en avoir bien profité
les séances m’épuisaient

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14 mai 2006 7 14 /05 /mai /2006 20:32

REMISSION

j’ai appris à connaître ma maladie
à apprivoiser son nom
à accepter l’étiquette
je ne pense pas avoir jamais été dans le déni car j’ai toujours su que j’étais malade
mais j’étais inconsciente de la gravité du problème car j’étais inconsciente des troubles
je pense que cette inconscience est différente du déni
je pense qu’on ne devient conscient de ses symptômes que lorsqu’ils deviennent intermittants et commencent à se résorber
je ne comprends pas comment certains schizos peuvent être conscients de leurs troubles tout en étant en phase active de leur maladie

j’ai appris à utiliser les médecins et les équipes soignantes
au final j’aurais bénéficié de médicaments,
d’ergothérapie,
d’une psychothérapie de soutien qui  m’aura permis rester en relation avec le monde extérieur et de rester consciente de mon identité de malade et de personne protégée par le monde médical
d’une petite thérapie d’inspiration analytique,
d’une petite thérapie de type comportementale pour l’installation de rituels qui me permettent de structurer mon espace quotidien et mon temps quotidien,

les médecins se sont globalement bien conduits à mon égard mais sans plus
j'ai souvent eu l'impression qu'ils avaient fait le minimum syndical, le minimum en dessous duquel on aurait pu les accuser d'incompétence ou d'abandon
il faut bien admettre qu’ils sont dépassés par le problème et qu’ils ne peuvent proposer que des solutions éparses et non pas un vrai protocole structuré de prise en charge menant à la guérison palier par palier
je pense qu’il est normal et bon qu’on finisse par s’émanciper de leur tutelle et par développer un certain sens critique à leur égard

j’ai réussi à trouver des solutions pour me ménager sans pour autant avoir peur de mes échecs
j’ai organisé mon rythme de vie de manière à ménager des temps de repos et d’activités agréables tout au long de la semaine
je sais que je n’ai pas le droit d’être fatiguée
j’évite de fréquenter des personnes agressives, dépressives ou abusives,
je sais que je peux tout faire mais que j’ai besoin de plus de temps, que je dois me préparer, faire les choses calmement, puis me reposer après, surtout s’il s’agit d’activités nouvelles
j’ai appris à poser des questions aux personnes que je ne connais pas et à parler de moi même afin d’éviter que n’apparaissent des malentendus

j'ai petit à petit réussi à augmenter ma capacité d'action en acceptant certaines invitations, en imitant les autres, en trouvant des modèles chez des personnes amicales

j’organise mon temps avec des techniques de plus en plus pointues

j’ai réussi à passer un concours pour devenir technicien et ainsi prendre la responsabilité d’une petite unité d’analyses

régulièrement, je vois remonter les symptômes
je sens que je me fige tandis que tout prend de la vitesse autour de moi, les voix, les couleurs sont plus lumineuses
je me concentre, je n’ai pas peur, je sais que cela ne durera pas et que c’est un effet de mes difficultés de perception
je sais que je reste une personne maladroite dans l’expression et j’essaye de compenser par la politesse et la gentillesse sans toutefois accepter de rendre des services qui ne me sont pas rendus
je sais que j’ai tendance à ne pas m’impliquer suffisamment et à m’extraire des groupes pour m’isoler et j’essayer de développer ma curiosité et mes goûts, de faire des activités qui me plaisent avec des personnes que j’apprécie
j’ai parfois des difficultés à effectuer certains gestes fins et je perds facilement l’équilibre
quand on m’interroge, je dis que j’ai été malade durant ma jeunesse et que j’ai conservé une faiblesse de constitution qui entraîne des périodes de grande fatigue

Je connais mes limites et ma fragilité. J’ai l’impression de vivre dans un corps d’enfant.
Cela fait presque 20 ans que je suis sensé être schizophrène.

j’ai souvent l’impression d’une raideur dans mes paroles et mes gestes, j’ai souvent l’impression de parler et d’agir d’une manière mécanique
comme si je jouais un rôle ou comme si une force motrice avait pris la place de ma volonté
mais cette impression désagréable ne me gêne plus, j’y suis habituée

j’intimide mon entourage professionnel par mon attitude à la fois calme et mystérieuse et par le fait que je manque de spontanéité
mais je suis appréciée, à tel point que je suis obligée de renoncer à certaines amitiés qui me sont proposées

J’ai connu quelques rechutes plus ou moins importantes. J’ai profité de chacune pour tenter de mieux me connaître et j’ai pratiqué quelques séances de psychothérapie d’inspiration psychanalytique.
Mais j’ai toujours refusé de trop m’investir dans la compréhension de ma maladie car je ne veux pas devenir mon propre médecin.

je pense qu’aujourd’hui mes problèmes ne correspondent plus aux symptômes de la schizophrénies mais constituent un profil psychologique associant une “maladresse” relationnelle, des difficultés de perception des scènes complexes et une tendance à l’isolement
à mes yeux, il s’agit de traits constitutifs de ma personnalité
s’il existait un médicament pour me soigner de cela, je ne le prendrai pas

j'ai réussi à reconstruire ma personnalité de telle sorte que je suis aujourd'hui capable de mener à bien de nombreuses actions, même s'il y a des choses banales que je ne suis pas capable de faire
comme autant de failles qui me ramènent dangereusement et parfois très soudainement vers la schizophrénie

le diagnostic de schizophrénie m’a d’ailleurs souvent paru douteux mais je l’accepte pour ne pas m’opposer à l’institution psychiatrique,
et parce qu’on ne peut rien me proposer d’autre comme explication de ma vie chaotique
je n’ai jamais voulu vivre comme une personne malade et c’est en m’obligeant à vivre comme une personne normale que je me suis placée sur la voie de la guérison
je crois que j’ai toujours su que j’étais malade et que j’ai toujours fait comme si je ne l’étais pas

je n’ai jamais vraiment pensé que je souffrais d’une maladie grave mais plutôt que j’avais subi un long processus de dégradation de mes capacités d’adaptation entraînant l’échec de certains apprentissages puis l’épuisement de certaines de mes facultés mentales

j’ai remarqué que je n’avais jamais été déprimée au moment où les symptômes étaient importants, et que par contre, à chaque fois que j’ai commencé à récupérer, cela s’est accompagné d’épisodes dépressifs, comme si la schizophrénie était l’antithèse de la dépression

je ne sais pas si j’ai beaucoup de symptômes résiduels, je ne suis pas capable de me juger moi même
je n’ai plus de problème de conscience de moi et c’est en cela que je ne suis plus schizophrène
sauf parfois quand je me demande si je suis vraiment en vie, ou si ma vie a la même intensité que celle des autres, parce que je crois parfois que je suis une sorte de mort vivant
mais ce n’est pas un délire du fait que je reconnais ce trouble et du fait qu’il n’évolue pas, c’est une sorte de rêve récurrent 

j’accepte l’idée d’être une personne marginale, j’accepte l’idée que je ne puisse pas faire tout ce que les autres font
je ne me compare pas à eux,
je mène une double vie,
parfois, je m’efforce de me comporter de la manière la plus efficace possible pour tenir ma place dans la société et dans les groupes auxquels j’appartiens, d’autre fois, je me laisse entraîner par mon goût du silence et de l’immobilité, par mon attirance pour les couleurs et les lumières,
comme si ma schizophrénie était un hobby ou un loisir que je pratiquais après le travail

je remarque de plus en plus les gens fragiles et défaillants sur le plan psychiatrique
j’ai développé une curiosité intellectuelle vis à vis de leurs problèmes
pendant longtemps j’ai pensé que la maladie psychiatrique était une maladie massive, qu’on était dedans ou qu’on était normal et puis j’ai découvert que les normaux étaient souvent eux aussi un peu barjos

je suis allée sur des sites internet pour parfaire ma connaissance des problèmes et surtout voir le niveau de connaissance du public sur ces questions là
je suis allée m’inscrire sur un forum pour tenter de partager mon expérience


forum

Atoute est un forum sans modérateur
l'administrateur et propriétaire du site, homme bourru mais honnête, n'intervient qu'en dernier recours, c’est à dire en général, quand il est trop tard pour recoller le pot aux roses
cela pose des problèmes d’éthique et de responsabilité indéniables
la modération et l’animation du forum sont du coup à la charge des schizophrènes (et notamment de schizophrènes stabilisés) qui se sentent investis à tort ou à raison d’une mission d’aide vis à vis des autres
et eux seuls savent combien cela leur coûte
combien il leur en faut d’hésitation, de concentration, combien il leur faut lutter contre certains échos et certaines peurs 
et combien c’est difficile pour eux (pour nous) de donner des conseils dans une matière aussi sensible et particulièrement de se définir entre deux positions :
encourager les personnes à approfondir leur compréhension de leur maladie et de leur symptômes
ou les encourager à ne pas trop se voir en malade et à tenter de vivre comme tout le monde
deux positions contradictoires entre lesquelles on a tranché pour soi même
mais pour soi même seulement

il y a une forme de cruauté dans le fait de demander à des schizophrènes d’assumer seuls la lourde charge d’organiser l’information sur leur maladie et d’assurer leurs soutiens réciproques
c’est une responsabilité énorme à laquelle ils ne sont pas forcément prêts
d’autant plus que leurs efforts sont condamnés à être avalés par des visiteurs gloutons qui passent et qui s’en vont
d'autant plus que la difficulté de cette charge les pousse à des fautes et à certaines intransigeances
peut-être un jour cette cruauté sera condamnée
peut être un jour l'ordre des medecins mettra un terme à cette aberration
et le forum sera fermé

d’autant plus que le forum est fréquenté par toutes sortes de personnes
à côté des schizos stabilisés on trouve des personnes qui ne savent pas bien se situer,
des schizos récemment diagnostiqués, des demi schizos, des presque schizos, des peut-être schizos mais c'est pas sûr (certains très jeunes) sans parler de ceux qui veulent absolument être schizos et on se demande bien pourquoi
et des parents pas toujours très clean, souvent au bord de la crise de nerfs (qui multiplient parfois les messages jusqu'à 10 par jour car pour eux c'est facile d'écrire et qui se donnent ainsi par un pur effet mécanique un rôle important sur le forum)
le bouillon est souvent à la limite de déborder et les échanges un peu vifs n’ont pas tous la qualité qu’ils devraient avoir
la teneur des discours n'est pas exemplaire des problèmes que les schizophrènes chroniques connaissent
les plus bavards et les mieux doués pour l’expression qui ne sont pas les plus schizophrènes et qui souvent ne le sont même pas du tout sont souvent les gagnants

mais il y a peut-être une forme d’utopie méritoire dans ce lieu où les perdants habituels (les schizophrènes) sont libres de parler d’eux mêmes sans avoir à se cacher, à arranger la sauce, à minimiser les dégâts, à anticiper le rejet…
car il faut bien comprendre que les schizos qui souhaitent s'insérer socialement et entrer en confrontation et en concurrence avec le monde extérieur sont condamnés à vivre dans le mensonge, dans le silence et la discrétion, et dans la solitude,
ils sont condamnés à faire un nombre exorbitant de concessions, condamnés à une rigueur et une discipline épuisante et frustrante
ils doivent développer plus d’énergie et plus de méthodes que tous les autres
et cet espace que leur ouvre le forum est un des rares lieux où ils peuvent s'exprimer librement
c'est déjà pas mal

il y a aussi une forme d’utopie méritoire à offrir aux schizos un lieu sans soignant
j’allais dire libre de tout soignant
la querelle entre les schizophrènes et les soignants est une querelle fondamentale
tant qu'il n'y a pas de vrai traitement
et que les psy nous humilient régulièrement
nous pouvons accepter leurs potions et leurs thérapies, connaître l'importance de leur rôle et de leur dévouement et avoir pour eux, malgré tout, une certaine hostilité
ou au moins une certaine méfiance
le déni n'explique pas toujours la défiance de certains schizophrènes vis à vis des psy
il y a beaucoup d’autres raisons qui peuvent justifier qu’on ne souhaite pas parler avec des soignants sur le net
car il est bien certain que dans la relation qu’on a vis à vis d’eux, certaines notions de supériorité du maitre sur l’élève, du soignant sur le soigné, du sachant sur l’idiot, du vrai sur le faux, se mettent en place et nous obligent instinctivement soit à les imiter jusqu’à la caricature, soit à leur mentir


bilan

j’ai fini par acquérir une bonne connaissance de mes troubles et de la maladie schizophrène grâce à mes médecins, à ma réflexion, et grâce au forum
jusqu’à l’écoeurement
j’ai fait mon petit blog pour me décharger de tout ce fatras de connaissances accumulées
bizarrement, plus j’ai avancé dans cette recherche et plus j’ai fini par penser que tout cela ne m’intéressait pas et que mon étiquette de schizophrène n’avait pas de sens
ni aucune importance

Aujourd’hui, je vis confortablement
sur un plan matériel mon salaire et mon travail me mettent à  l’abri
j’ai une bonne hygiène de vie et quelques loisirs, simples mais réguliers, je fais du sport une fois par semaine et je vais au musée une fois par trimestre
j’ai deux amis avec qui je peux parfois aller au restaurant
je n’ai pas de vie amoureuse et il est possible que je n’en ai jamais

je voudrais qu’un jour, quelqu’un m’explique de quoi je souffre.
Je ne souhaite plus guérir, désormais, mais je voudrais avant la fin de ma vie avoir enfin une explication.

J’essaye de ne pas penser au passé. Parfois j’ai peur de ce que j’ai fait et de ce que je suis devenue.

le processus que j’ai connu ressemble d’avantage à une déviance de mon esprit dans le sens d’une extrapolation de l’imaginaire et du théorique au détriment du sensible et du sensuel qu’à l’apparition d’une maladie

j’aimerais qu’il y ait un test
je crois qu’un test résoudrait une grande partie des problèems d’image, de publicité et de traitement


j’ai maintenant 36 ans et je crois que tout va bien
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Published by Cépaduluxe - dans cepaduluxe
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